21 juillet 2020

« Mon cœur est devenu capable de toutes formes. C’est une prairie pour les gazelles et un couvent pour les moines chrétiens, un temple pour les idoles et la Kaaba du pèlerin, les tables de la Torah et le livre du Coran. Je professe la religion de l’amour et, quelque direction que prenne sa monture, l’Amour est ma religion et ma foi. » Ibn Arabî, XII-XIIIe siècle.

25 mai 2020 : Roland Michaud, au terme de sept décennies de voyages, s’éteint à Paris. Son existence a été une quête inlassable de la lumière, pour magnifier les dons de la nature, les créations des hommes, leurs visages, leurs mouvements, leurs aspirations. Son existence a été une veille d’Amour, depuis la curiosité du jeune homme parti en vélo, à 20 ans, en Laponie, jusqu’au patient et vif regard du vieil homme rappelant sans lassitude : « Il ne faut voir chez les autres que ce qui est meilleur que chez soi… ce qui est inférieur là-bas ne m’intéresse pas. » La générosité irrigue l’œuvre de verbe et d’image désirée et bâtie avec son épouse Sabrina ; elle est l’offrande recueillie de leur courage, d'un entêtement redoutable à comprendre, de leur passion heureuse pour la beauté.

25 mai 2020 : un grand voyageur quitte notre terre. Il était déjà entré dans la légende des magnifiques aventuriers et des immenses photographes. Il nous demeure comme « un phare allumé sur mille citadelles ». Du fond du cœur : merci « Boulhaïa », cher Roland Michaud !

 

L’écriture de la lumière

rizières à yuan yang
Rizières en terrasses à Yuan Yang, Voyage en quête de lumière

À la différence de nombreux autres grands voyageurs, Roland Michaud n’a pas quitté le nid familial en rebelle furtif ou en révolté fulminant; il avait parlementé avec ses parents : le bac réussi signifiait le droit de partir vers le nord, en vélo. Avec lui, pour ses premières photos, un appareil à soufflet de 1894 hérité de son grand-père. Il découvre les nuits à la belle étoile, le bonheur des rencontres et, en lui, la profondeur de sa curiosité : en 1950, il décide à Stockholm de finalement rejoindre la Laponie et, après avoir envoyé sa précieuse monture à sa destination finale, continue son périple en auto-stop.

Cette curiosité n’est pas celle du voyageur qui part « pour partir », mais s’articule au manque qu’il éprouve dans notre société et à l’espérance d’apprendre des Ailleurs, du mieux, du meilleur. Dans le bazar de Tashkurgan, il rencontre « l’Afghan à la rose », un pauvre, un sellier bourrelier qui s’arrête de temps à autre de travailler pour humer une rose déposée dans une assiette ébréchée, et il se demande : « Il sait respirer une fleur, et toi, est-ce que tu sais respirer une fleur ? Je voyais cet homme comme un roi.» Partout, bien que «…celui qui recherche des diamants ne s’étonne pas de tomber aussi sur de vulgaires cailloux », les Michaud recherchent, dans une démarche quasi spirituelle, la Beauté à contempler.

Très rapidement, il apparaît que cette quête n’est possible qu’à condition de savoir « prendre son temps ». En automne 1961, ils prennent la route pour l’Afrique, à bord de Zafric, une 2 CV Citroën ; le proviseur du lycée Janson de Sailly a octroyé à Roland un congé sans solde d’un an. Ils ne sont de retour en France qu’en avril 1963. Au printemps 1964, ils partent pour l’Orient – « nous ignorons que notre voyage va durer quatre ans et demi… ». Prendre son temps, apprendre à dire « oui », est indispensable pour saisir les opportunités, accueillir l’imprévisible qui se joue dans une rencontre, les nouvelles d’un bazar, l’information d’un guide, les conditions climatiques ; il faut souvent se dérouter ou attendre patiemment – par exemple, que les lumières soient là pour mettre les images en valeur. Prendre son temps est nécessaire pour écouter, questionner, comprendre l’Autre – en son altérité, en son universalité ; pour dépasser les impressions premières, les différences et les éloignements confus et atteindre « la transparence métaphysique des phénomènes ». Prendre son temps, c’est non seulement rester longtemps mais aussi revenir, car « les choses ne se présentent jamais deux fois de la même façon ». Saisir les variantes d’un pays, c’est s’adapter et s’intégrer intimement pour mieux s’enrichir de ses dons. « J’ai eu un guide extraordinaire… mais cela m’a quand même demandé une douzaine d’années, et de revenir chaque année, pour que je rentre en Chine ! ». Les Michaud n’ont pas fait le tour du monde mais se sont abreuvés sans lassitude aux beautés et richesses culturelles des civilisations asiatiques – principalement en Inde et en Chine.

Cet engagement dans la disponibilité s’est enraciné dans une chance remarquable : ils ont initié « le couple photographe », voyageant ensemble quelle que soit la rudesse du parcours et signant toujours les images de leurs deux noms. Liberté de partager « une vision identique » et de n’avoir personne qui attende votre retour… Leurs photos ne seraient pas celles que nous savourons aujourd’hui s’il n’y avait Roland ET Sabrina - une écriture de la lumière oeuvrée ensemble.

Car une même aspiration les meut dans cette quête de soixante-dix ans : trouver, acquérir, se donner « un art de vivre meilleur ».

roland et sabrina michaud
Roland et Sabrina Michaud en 2015 © Philippe Rochot


Le monde dans un miroir

« La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L'homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l'observent avec des regards familiers.

Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
    Baudelaire, Correspondances

Ouvrir un ouvrage des Michaud est… jubilatoire ! La beauté des photos, certes… La sensualité du monde livrée dans sa puissance, son immensité et sa subtilité, certes… La ferveur, la légèreté, l’inquiétude, l’éclat, les jeux, la joie, le labeur, la respiration, le mouvement et les traditions des hommes, certes. Mais ce monumental et ardent travail accompli au fil des voyages s’amplifie de leur passion du « miroir » : la terre, les hommes, les choses sont là, en pleine présence, mais s’accomplissent et s’éternisent de leurs reflets. Ces reflets qui ne figurent ni exactement le même, ni de l’altérité radicale. La mémoire, l’érudition, l’esprit, « un cœur intelligent » accompagnent l’œil et descellent le présent de son immédiateté, la perspective de sa finitude, en leur donnant un écho d’eux-mêmes qui les renvoie à d’autres temps, d’autres espaces, d’autres matières, la même histoire ailleurs. « Avec Bruegel, nous rapprochons les paysans afghans et flamands ». Les peintures, les miniatures, les calligraphies, les sculptures, la décoration des poteries, les architectures parallélisent les scènes photographiées nous déployant les entrecroisements infinis d’un monde où tout ce qui se tient se frôle et se répond en un dialogue chatoyant et harmonieux.

Le miroir, les miroirs des Michaud produisent ce miracle de faire jaillir tout ensemble la singularité de chaque instant, l’originalité de chaque personne, la texture de chaque ambiance et l’universalité qui les transcende néanmoins. De par ces liens de réfléchissement, surgit de la liberté et une forme de la Vérité.

Si « la création peut être envisagée comme le miroir de Dieu », c’est que « …le monde tout entier est un miroir,/dans chaque atome se trouve cent soleils flamboyants », qu’ « un univers est caché dans une graine de millet.» (Shabestari, XIIIe siècle)

paysan huan
Portrait d’un paysan han, La Chine dans un miroir

Le visage de ce paysan dont la peau est ridée et fripée, comme celle d’une tortue, reflète les rides de la terre jaune, ce pays de lœss creusé de mille sillons. L’idéogramme signifie : « la terre jaune ».


Extraits du film La 7ème mousson de Roland Michaud
par Frédéric Lemalet et Frédéric Elhorga, 2015

«  (…) je ne peux pas parler d’autre chose que d’un miracle… en l’an 2015, je retrouve une miniature en chair et en os que je photographie (…) »

 

L'amour du voyage

« À Rome fait comme les Romains ». J’ai donc suivi les conseils de l’adage chinois : « Lire dix mille livres, parcourir dix mille lieux, me transformant ainsi tour à tour en rat de bibliothèque et en vagabond des cimes. » Roland Michaud.

À plusieurs reprises, Roland Michaud évoque l’alliance de l’image et du verbe, avec laquelle il arpente le monde. Pour que l’aventure soit entière, l’une s’appuie sur l’autre et réciproquement. La lecture aiguise le regard, le met aux aguets, révèle de la réalité les nuances ; la représentation gagne sa plénitude accompagnée des mots. Mais si le verbe se donne dans la lecture, il est aussi l’écriture et, au cours de ses expéditions, Roland Michaud prenait soin de toujours remplir des carnets. Ainsi, dans les ouvrages des Michaud, les récits, les poèmes, les citations et les photos se font écho, pour notre plus grande réjouissance ! Bain vivifiant pour la sensibilité et l’esprit.

Dans les villes et sur les pistes, les voyages sont aussi la voie des rencontres : les passagères et les imprévisibles, celle des caravaniers et des amis retrouvés, les patiemment espérées et pressenties… Ces rencontres pour lesquelles il vaut la peine de prendre son temps car, pour « devenir plus citoyens du monde, plus fraternels » l’échange est au cœur du désir. De leurs rencontres en surgissent de nouvelles, vibrantes de rêves, d’admiration ou de tendresse, entre nous, ici, et ceux que nous ne contemplerons jamais que dans leurs photos. L’amour du voyage est présent dans ce don qui nous est offert des hasards, miracles, cadeaux qu’ils ont cherchés au loin et accueillis avec émotion pour nous les faire partager.

« Instants de vie privilégiés, rencontres fortuites ou voulues, mystérieuses coïncidences : tout cela nourrit mon immense curiosité et fait de moi un passeur. Je suis rempli de respect et de gratitude pour le fabricant de luth ou le montreur d’ours qui vont disparaître, faute de transmission. Je suis témoin d’un monde qui se meurt. » Istanbul, 1964

Roland michaud en inde
Rencontre en Inde 


Le dernier voyage

« Debout, amis, partons, il est temps de quitter ce monde
Du ciel résonne à l’oreille de mon âme le tambour du retour
Réveillé chaque chamelier met de l’ordre dans la caravane
Et exige de chacun son dû. Pourquoi dormir encore ?
De tous côtés le tintement des clochettes appelle au grand voyage
À chaque instant une âme, un esprit s’envole là où il n’est plus de lieu. »

Rûmi, XIIIe siècle.

« Intégrés à cette caravane du Toit du monde, nous avons eu la prescience que le plus important n’était pas ce qui nous séparait d’eux mais ce qui nous unissait à eux. Nous sommes devenus caravaniers, de ceux qui savent que la vie n’est qu’un court voyage (…) Face à l’inéluctable, le caravanier sait qu’il faut toujours être prêt à partir. Notre mort est notre noce avec l’éternité. »
Pamir, expédition de 1971, la dernière caravane.

Caravane sur le Toit du monde
Caravane sur le Toit du monde & Peinture de Wu Zuoren, La Chine dans un miroir