© Eric Bonnem - Asaro Mudmen, vallée d'Asaro, près de Goroka
Prologue — L'une des dernières grandes terres d'aventure
Nous proposons des voyages, des treks et des expéditions en Papouasie-Nouvelle-Guinée depuis près de 20 ans grâce à notre grand passeur et ami Philippe Gigliotti, un des meilleurs connaisseurs francophones du monde papou. Et s'il est des aventures dont on sait que l'on reviendra avec le sentiment d'avoir découvert bien davantage qu'un pays, les voyages en Papouasie-Nouvelle-Guinée sont de ceux-là.
Ce qui frappe d'abord, c'est la singularité de cette terre, longtemps restée à l'écart des grands mouvements qui ont façonné le reste du monde. Son relief tourmenté, ses montagnes couvertes de forêts, ses vallées profondes et ses innombrables îles ont longtemps constitué autant de barrières naturelles aux échanges et aux influences extérieures.
La colonisation européenne y fut relativement tardive. Britanniques puis Australiens au sud, Allemands au nord, se partagèrent le territoire à partir de la fin du XIXe siècle. Mais leur emprise resta longtemps limitée, notamment dans les hautes terres de l'intérieur, les Highlands, où de nombreuses communautés continuèrent à évoluer selon leurs propres règles, leurs traditions et leurs organisations sociales. Aujourd'hui encore, l'État central peine à exercer pleinement son autorité sur l'ensemble du territoire. Port Moresby, la capitale, n'est reliée par aucune route aux grandes villes des Highlands. Dans de nombreuses régions, les communautés villageoises conservent une autonomie considérable. Cette situation pose évidemment d'importants défis en matière de développement, d'éducation, de santé ou de sécurité. Mais elle contribue aussi à expliquer la persistance d'une diversité culturelle exceptionnelle.
Il faut mesurer à quel point la rencontre entre ces populations et le monde occidental est récente. Les premières reconnaissances aériennes de certaines régions montagneuses de Nouvelle-Guinée remontent aux années 1920. En 1933, les frères Leahy et l'explorateur Jim Taylor pénètrent dans la vallée de la Wahgi, dans la région de Mount Hagen. Ils découvrent des vallées densément peuplées, où vivent des communautés qui n'ont, pour beaucoup, jamais rencontré d'occidentaux. Et nous ne parlons pas ici de quelques dizaines d'individus, comme certaines communautés isolées d'Amazonie, mais d'un ensemble de populations des Highlands estimé à près d'un million de personnes !
Les premiers contacts se poursuivront pendant plusieurs décennies. Dans certaines vallées reculées, des communautés ne rencontreront directement des représentants du monde occidental que dans les années 1960, voire 1970. À l'époque où l'homme marchait sur la Lune, certains habitants des montagnes de Nouvelle-Guinée n'avaient encore jamais rencontré d'étrangers.
Cette histoire extraordinairement récente explique en partie le visage de la Papouasie-Nouvelle-Guinée contemporaine. Un pays d'une dizaine de millions d'habitants où l'on parle encore plus de 800 langues. Un pays constitué d'une mosaïque de peuples, de clans et de communautés dont les traditions, les croyances, les parures et les organisations sociales peuvent changer profondément d'une vallée à l'autre.
Chaque crête, chaque sentier de montagne, chaque bras de rivière semble parfois marquer la frontière entre deux univers culturels. L'isolement géographique a favorisé cette fragmentation, tandis que les communautés ont farouchement défendu leur territoire et leur indépendance. Les conflits tribaux, loin de n'appartenir qu'au passé, demeurent une réalité dans certaines régions des Highlands. Des affrontements peuvent encore opposer des villages voisins, parfois distants de quelques centaines de mètres, pour des questions de terres, de compensations, de rivalités anciennes ou de représailles. Des motifs qui peuvent nous sembler dérisoires, mais qui s'inscrivent dans des systèmes complexes d'alliances, d'obligations et de rapports de force.
De cette histoire et de cette géographie particulière est né un patrimoine naturel et culturel d'une diversité exceptionnelle. Une richesse qui a traversé les siècles, même si elle se trouve aujourd'hui confrontée, elle aussi, aux transformations rapides du monde contemporain.
Après quarante années passées à parcourir la planète, à explorer certaines de ses régions les plus reculées et à rencontrer des peuples aux modes de vie très différents, je crois pouvoir affirmer que la Papouasie-Nouvelle-Guinée demeure, en 2026, l'une des aventures les plus extraordinaires qu'il soit encore possible de vivre sur notre Terre.
Et pourtant, au terme de ce périple, nous avons le sentiment de n'avoir fait qu'effleurer cet immense territoire. Derrière chaque montagne, au-delà de chaque vallée, sur chacune de ses îles, d'autres peuples, d'autres paysages et d'autres histoires restent à découvrir. Je n'ai qu'une envie : y retourner.
Enfin, je tiens à remercier très sincèrement Bertrand, mon grand ami et compagnon d'aventure, pour son amitié, sa fidélité et tous ces moments partagés. Car au-delà des découvertes et des rencontres, ce sont aussi les compagnons de route qui donnent aux voyages leur profondeur.
Voici mon carnet de voyage, pour vous donner un avant-goût des émotions que procurent un voyage en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Septembre 2026 — Quinze jours d'exploration entre montagnes, peuples du Sepik et îles volcaniques.
Il existe encore, sur notre planète, des pays capables de dérouter profondément le voyageur, même lorsqu'il a passé une bonne partie de sa vie à parcourir le monde. La Papouasie-Nouvelle-Guinée est incontestablement de ceux-là.
Avec Bertrand, mon ami et compagnon d'aventure, nous sommes partis explorer trois régions très différentes de ce pays fascinant : les Highlands, ces hautes terres montagneuses où se perpétuent des traditions culturelles d'une extraordinaire diversité ; le fleuve Sepik, immense artère fluviale bordée de villages et de maisons des esprits ; et enfin la Nouvelle-Bretagne, une île volcanique de l'archipel Bismarck, où nous attendent d'autres peuples, d'autres traditions et quelques belles surprises.
Quinze jours seulement pour un territoire aussi vaste et complexe. Autant dire que nous savons, avant même de partir, que nous n'en découvrirons qu'une infime partie.
Au programme : des fêtes tribales, des villages isolés, quelques randonnées, de douces navigations en pirogue, des rencontres étonnantes, des volcans, des dauphins et beaucoup d'imprévus. Car nous allons rapidement comprendre qu'en Papouasie-Nouvelle-Guinée, les horaires des avions relèvent parfois davantage de l'intention que de la certitude. Mais c'est aussi ce qui fait le sel de l'aventure.
Première partie — Les Highlands, au pays des huit-cents cultures
Goroka : premiers pas en Papouasie-Nouvelle-Guinée
Jeudi 17 septembre 2026
Après une bonne vingtaine d'heures de vol et une escale à Hong-Kong, notre voyage commence à Port Moresby, la capitale de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, où nous devons prendre une correspondance pour Goroka, dans les Eastern Highlands. Nous avons prévu une marge de sécurité confortable entre nos deux vols. Très confortable, même. Mais dans ce pays où les retards et les annulations aériennes sont fréquents, mieux vaut ne pas jouer avec les correspondances.
Nous voilà donc à patienter longuement dans l'aéroport de Port Moresby. Mark, notre correspondant local, est là pour nous accueillir chaleureusement et pour faciliter notre transfert vers le terminal domestique. L'entrée est noire de monde et les agents de sécurité nous laissent passer après quelques explications de Mark. Ils pèsent mon sac cabine limité en théorie à 7 kilos, je transfère 2 ou 3 kilos dans le sac de Bertrand. Nous rejoignons la salle d'embarquement.
Notre avion décolle vers 13h30 avec 1h30 de retard, donc globalement à l'heure. À l'arrivée à Goroka, une équipe de journalistes de l'Australian Broadcasting Corporation, la chaîne publique australienne ABC, présents pour le Goroka show qui démarre le surlendemain, interviewe quelques personnes qui sortent de l'aérogare. Notre profil l'intéresse et je me plie bien volontiers à l'exercice.
Nous retrouvons ensuite Edwin, qui doit nous accompagner pendant notre découverte des Highlands, et David, notre chauffeur. Edwin est originaire des Western Highlands. Il m'annonce immédiatement, avec une franchise désarmante, qu'il ne connaît pas vraiment les régions que nous allons visiter. Mais pas d'inquiétude : nous serons accompagnés de guides locaux dans chaque village. Voilà qui me convient parfaitement. Dans un pays où deux vallées voisines peuvent avoir des langues et des traditions différentes, les connaissances des habitants sont irremplaçables.
Après le déjeuner, nous rejoignons notre hôtel. L'établissement est correct, sans plus, et dépourvu de connexion Wi-Fi. Nous découvrirons rapidement que l'hôtellerie papoue réserve rarement de grandes surprises dans le domaine du confort. Mais nous ne sommes pas venus pour les hôtels.
Les hommes de boue de la vallée d'Asaro
En milieu d'après-midi, nous partons dans les environs de Goroka, à une trentaine de minutes de route, pour assister à nos premières représentations traditionnelles. Nous retrouvons Tiger, notre guide local, et Ismael, qui dirige le groupe des célèbres Asaro Mudmen, les hommes de boue de la vallée d'Asaro.
Le spectacle est saisissant. Des silhouettes couvertes d'une boue grisâtre apparaissent, portant d'énormes masques d'argile aux expressions inquiétantes. Leurs mouvements sont lents, presque irréels. Certains portent de longs doigts artificiels en bambou qui accentuent encore leur apparence fantomatique.
La tradition des Mudmen est associée à plusieurs récits d'origine. Selon l'une des légendes les plus répandues, des guerriers vaincus se seraient réfugiés dans une rivière. Lorsqu'ils en seraient ressortis, couverts de boue, leurs ennemis les auraient pris pour des esprits des guerriers morts et se seraient enfuis.
Les recherches ethnographiques montrent toutefois que la forme actuelle de ces représentations s'est développée au XXe siècle, notamment à l'occasion des premiers festivals de Goroka. Les récits d'origine sont multiples, et la tradition a évolué avec le temps.
Peu importe finalement que l'histoire racontée aujourd'hui soit une légende ancienne ou une tradition réinterprétée : ces masques sont devenus une expression culturelle majeure de la région.
Nous assistons ensuite à une représentation des Mokomoko, dotés d'un sexe particulièrement encombrant, dont Tiger nous raconte l'histoire. Selon le récit qui nous est présenté, leurs ancêtres seraient morts dans la boue avant de revenir à la vie. Ils n'auraient alors été que huit ou neuf survivants. Il aurait donc fallu, nous explique-t-on, faire beaucoup de bébés pour reconstituer la population ! Bravo les Mokomoko, vous avez fait du bon travail.
Ces premières représentations sont très belles, et l'accueil particulièrement chaleureux. Dès notre arrivée, nous découvrons une caractéristique qui ne cessera de nous étonner pendant tout le voyage : la gentillesse, les sourires et la disponibilité des personnes que nous rencontrons.
Randonnée dans les montagnes de Goroka : fête, grottes et traditions anciennes
Vendredi 18 septembre
Ce matin, nous partons avec Kila, notre guide du jour, vers un village des montagnes environnantes, dans la province de Simbu. Au programme initial : une fête puis une promenade dans les alentours. En réalité, la fête a eu lieu la veille mais les villageois nous accueillent avec générosité et nous voilà partis pour deux bonnes heures de randonnée dans un magnifique paysage de collines et de vallées verdoyantes.
Les montagnes des Eastern Highlands présentent des reliefs très différents de ceux que l'on imagine spontanément lorsqu'on pense à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Ici, pas seulement des forêts tropicales impénétrables, mais aussi de vastes paysages cultivés, des prairies, des jardins et des villages accrochés aux pentes. Les vallées sont profondes, les versants souvent abrupts, mais l'ensemble offre une impression étonnante de douceur.
Notre randonnée nous conduit vers plusieurs grottes calcaires. Kila nous explique qu'autrefois, lors des affrontements entre communautés, les femmes et les enfants pouvaient se réfugier dans ces cavités difficiles d'accès, tandis que les guerriers assuraient leur protection. La reconstitution est très belle et nous pénétrons dans une grotte particulièrement exiguë. Il faut se contorsionner pour progresser. Difficile d'imaginer des familles entières réfugiées ici, dans l'obscurité, pendant que des combats se déroulaient à l'extérieur.
Plus loin, nous découvrons un ancien site funéraire où étaient conservés des ossements humains. Normalement, les villageois remettent quelques ossements pour les visiteurs mais là, m'explique le guide, le gardien a oublié et les ossements sont restés au village dans une armoire fermée à clé. Kila évoque les pratiques anthropophages de ses ancêtres, pratiques qui se serait arrêtées à l'époque de son arrière-grand-père. Ces récits méritent évidemment d'être replacés dans leur contexte historique et culturel, mais ils témoignent de la mémoire encore très présente des conflits entre communautés.
Nous marchons dans un environnement superbe, dominé par une montagne que les habitants appellent Kotopi.
Brice, notre coordinateur local en Papouasie-Nouvelle-Guinée et guide francophone, a passé beaucoup de temps dans cette région à laquelle il est donc particulièrement attaché. Il y a une dizaine d'années, il a été accueilli pendant un mois dans la famille de Kila, rencontré par hasard à Goroka, qui est devenu en quelque sorte son père papou. Brice a donc été rebaptisé Kotopi pour sa famille papou. Et c'est encore Kotopi que Brice a choisi, pour donner un nom officiel à un insecte, sorte de scarabée, qu'il a découvert lors d'une exploration. Nous terminons notre randonnée par un pique-nique dans le village où il a séjourné.
Goroka, entre sourires et précautions
L'après-midi, nous retournons à Goroka pour découvrir la ville, son marché principal et quelques commerces. La visite des hôtels nous confirme que l'offre hôtelière est assez limitée. Certains établissements sont franchement tristes. Le Goroka Garden Hotel, avec son environnement végétal, est le plus agréable. C'est là que descendent nos voyageurs en règle générale, mais tous les hébergements de la ville sont complets depuis de nombreux mois désormais, Goroka show oblige.
Dans les rues et au marché, nous ne rencontrons que des gens extraordinairement souriants, curieux et bienveillants. Les échanges sont faciles. Les habitants acceptent volontiers d'être photographiés. Certains viennent spontanément discuter avec nous. Avec le festival, une foule sympathique déambule dans la ville, le visage souvent peint dans une esprit de carnaval bon enfant. Il existe un contraste surprenant entre l'ambiance des rues et les mesures de sécurité. Les hôtels ressemblent parfois à de petites forteresses. Les déplacements sont organisés avec prudence. Moi qui voulais sortir faire un jogging ce soir, c'est raté. On me le déconseille formellement pour des raisons de sécurité. Dommage.
Cette contradiction apparente nous accompagnera pendant tout le voyage. La Papouasie-Nouvelle-Guinée connaît de véritables problèmes de sécurité, notamment dans certaines villes et régions des Highlands. Mais cela ne doit pas conduire à confondre ces difficultés avec le comportement de la population dans son ensemble. Notre expérience quotidienne sera, au contraire, celle d'un accueil remarquablement chaleureux. Les faits de violence ne touchent jamais les touristes prudents et encadrés.
Le Goroka Show : une extraordinaire mosaïque de peuples
Samedi 19 septembre
C'est aujourd'hui l'un des grands moments attendus de notre voyage : le Goroka Show. Ce festival, organisé chaque année autour de la fête nationale du 16 septembre, rassemble des groupes culturels venus de différentes régions de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Créé dans les années 1950, à l'époque de l'administration australienne, il est devenu l'un des plus importants rassemblements culturels du pays. L'édition 2026 marque ses soixante-dix ans d'histoire. Papua New Guinea
Nous arrivons le matin dans une vaste enceinte à ciel ouvert, dont l'accès est étroitement contrôlé. Les visiteurs étrangers disposent d'un accès privilégié pendant la matinée, avant que le site ne soit largement investi par les spectateurs papous.
Première surprise : nous sommes très peu nombreux. Quelques dizaines de touristes peut-être, une centaine ou deux tout au plus dans l'espace où nous circulons. Je m'attendais à une foule beaucoup plus importante. Des tribunes permettent de s'installer à l'ombre, mais nous préférons évidemment rester au milieu des groupes.
Au début, ils ne sont que cinq ou six. Puis dix. Puis vingt. Et progressivement, le terrain se remplit de danseurs, de musiciens et de personnages aux parures extraordinaires. Je finis par estimer leur nombre à une cinquantaine de groupes, peut-être davantage.
Chacun possède ses couleurs, ses coiffes, ses peintures corporelles, ses chants et ses danses. Les plumes d'oiseaux, les coquillages, les fibres végétales, les pigments et les ornements composent des ensembles d'une inventivité remarquable. Certains groupes chantent en avançant lentement, d'autres dansent avec une énergie débordante. Les tambours kundu accompagnent les chants. Les visages peints semblent parfois appartenir à un autre monde.
Et pourtant, rien ici ne paraît figé. Les participants discutent, plaisantent, se photographient entre eux et manifestent un plaisir évident à être présents. Ce qui me frappe, c'est leur bonne humeur. Les danseurs se prêtent volontiers aux photographies. Ils savent merveilleusement prendre la pose, avec une patience et une gentillesse qui permettent même à un photographe médiocre de rapporter de superbes images. C'est très valorisant !
Les Kalam de Simbai, parmi les plus impressionnants
Parmi les groupes présents, les Kalam de la région de Simbai, dans les montagnes de la province de Madang, attirent particulièrement l'attention. Ils sont venus de beaucoup plus loin que certains participants des environs de Goroka. Leurs parures sont extraordinaires.
Des milliers de petits éléments brillants, notamment des élytres de coléoptères, sont assemblés avec une minutie incroyable. Les coiffes, les fibres végétales et les ornements donnent à leurs silhouettes une apparence presque irréelle. Ils figurent parmi les groupes les plus photographiés du festival.
Je suis fasciné par le travail nécessaire à la confection de ces parures. Il ne s'agit pas simplement de costumes destinés à une fête : ces assemblages témoignent de savoir-faire complexes, transmis et adaptés au fil des générations.
Le Goroka Show permet précisément de mesurer l'incroyable diversité culturelle de ce pays. À quelques dizaines ou centaines de kilomètres de distance, les langues, les traditions et les codes esthétiques peuvent changer radicalement. Et pourtant, tous ces groupes se retrouvent aujourd'hui dans une ambiance festive.
Une fête populaire avant tout
Vers 13 heures, nous quittons le festival. Dans Goroka, les rues sont désormais envahies par la foule. Les habitants sont venus de toute la région pour assister aux festivités. Nous comprenons alors que les visiteurs étrangers ne représentent qu'une infime partie de cet événement. L'après-midi, les spectateurs papous vont prendre largement possession de l'enceinte.
Une autre scène m'amuse : de l'autre côté des tribunes, sur un terrain voisin, semble se dérouler une compétition de motocross qui passionne manifestement les spectateurs. Le contraste est savoureux. D'un côté, des dizaines de groupes en parures traditionnelles. De l'autre, des motos qui tournent dans un nuage de poussière.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée n'est décidément pas un musée à ciel ouvert. C'est un pays vivant, où les traditions anciennes coexistent avec les passions contemporaines.
Nous passons ensuite par un petit marché artisanal. J'achète pour mes fils un lance-pierre fabriqué à partir d'une mâchoire de chèvre et un joli crocodile sculpté dans le bois. Deux souvenirs qui devraient leur plaire.
Le soir, nous retrouvons la famille Fournié, rencontrée pendant notre séjour. Les parents voyagent avec leurs deux fils, tous deux polytechniciens et travaillant dans la banque à New York. Ils sont absolument adorables. Nous passons une excellente soirée ensemble, sans imaginer que nous allons encore partager plusieurs moments mémorables au cours des prochains jours.
Chez les Simbu : une nuit au village de Songo
Dimanche 20 septembre
Nous retournons deux heures au Goroka Show pour profiter une dernière fois de cette extraordinaire concentration de peuples et de cultures. Puis, vers midi, nous prenons la route vers l'ouest, en direction de la province de Simbu, également appelée Chimbu.
Nous quittons la route principale à hauteur de Kundiawa, la capitale provinciale, pour rejoindre le village de Songo. La route laisse progressivement place à un sentier. Nous partons à pied pour environ une heure de marche, accompagnés de la famille Fournié. Bernard souffre un peu dans les montées, mais tout le monde progresse à son rythme.
Le paysage est magnifique. Des collines verdoyantes, des cultures en terrasses ou sur les pentes, des maisons dispersées et des sentiers qui relient les villages. Puis nous arrivons à Songo. Et là, quelle surprise !
Le village est superbe, remarquablement entretenu, avec une organisation et un soin apporté aux espaces qui nous impressionnent immédiatement. Tous les habitants semblent réunis pour nous accueillir. Un sing-sing de bienvenue nous attend : chants, danses, parures traditionnelles et sourires. Nous sommes manifestement attendus, et l'accueil est magnifique.
Le village comprend deux secteurs où nous sommes hébergés séparément. Bertrand et moi dormons à Songo 1, tandis que les Fournié s'installent à Songo 2. Pour la première fois du voyage, nous passons la nuit dans un village, au plus près de ses habitants.
En fin de journée, nous organisons une séance de questions-réponses avec les villageois. C'est un moment particulièrement intéressant. Nous parlons de leur vie quotidienne, de leurs cultures, de l'organisation du village et de leurs relations avec les communautés voisines. Ces échanges, simples et directs, sont parmi les moments que je préfère en voyage.
Puis vient l'heure de se coucher.
Un tremblement de terre ou des cochons ?
Il est environ 19 h 15 lorsque notre abri commence soudainement à trembler. Bertrand et moi échangeons un regard. Que se passe-t-il ? Nous imaginons immédiatement que des cochons sont en train de se déplacer sous notre construction et de secouer les poteaux. L'explication nous paraît parfaitement plausible.
Nous apprendrons pourtant qu'il s'agissait d'un véritable tremblement de terre, d'une magnitude annoncée d'environ 5,6. La Papouasie-Nouvelle-Guinée se situe sur l'une des grandes zones de convergence tectonique du Pacifique. Les séismes y sont fréquents.
Mais il faut reconnaître que, sur le moment, nous avions plutôt tendance à accuser les cochons. Je dors néanmoins très bien.
La vie quotidienne à Songo : jardins, bingo et mumu
Lundi 21 septembre
Nous consacrons une bonne partie de la journée à la découverte du village et de ses habitants. Les jardins occupent une place centrale dans la vie quotidienne. Nous découvrons les cultures de patates douces, de bananes, de carottes et de nombreux autres légumes. La patate douce, appelée kaukau en tok pisin, constitue l'une des bases de l'alimentation dans les Highlands.
Les habitants nous expliquent leurs méthodes de culture et nous montrent comment ils entretiennent leurs plantations. Je suis frappé par la diversité des productions et par la connaissance très précise que chacun possède de son environnement.
Nous passons ensuite à une activité nettement moins agricole : le bingo. Les villageois jouent avec des cailloux. Je décide de mettre 50 kinas en jeu. The winner takes all ! L'annonce produit immédiatement son petit effet. Les esprits s'échauffent, les joueurs se concentrent et l'ambiance devient franchement compétitive.
Une jeune femme remporte la partie. Mais le chef du village intervient aussitôt. Cinquante kinas pour une seule personne, c'est beaucoup trop. Il décide donc que la somme sera répartie entre cinq parties. Il a parfaitement raison. Je viens de recevoir une petite leçon de diplomatie villageoise.
Le mumu, grande cuisine des Highlands
La journée se termine par la préparation d'un mumu, un mode de cuisson traditionnel très répandu dans les Highlands. Le principe est simple et ingénieux. On chauffe des pierres dans un feu, puis on les place dans une fosse avec les aliments, généralement enveloppés de feuilles végétales. L'ensemble est recouvert pour permettre une cuisson lente à l'étouffée.
Patates douces, légumes et parfois viande cuisent ainsi grâce à la chaleur accumulée dans les pierres. Le résultat est délicieux. Les patates douces sont particulièrement savoureuses. Ce repas partagé avec les habitants clôt magnifiquement notre séjour à Songo.
Nous reprenons ensuite la route vers Mount Hagen. En chemin, Brice nous propose de dormir dans un joli lodge situé de l'autre côté de Kundiawa. Malheureusement, le propriétaire est absent. Nous poursuivons donc notre route.
Les hommes-squelettes de Mindima
Nous faisons une halte à Mindima, dans la province de Simbu, pour découvrir les célèbres Skeleton Men, les hommes-squelettes. Leur particularité est de peindre leur corps en noir et blanc pour représenter un squelette humain. Ces peintures sont associées à des récits de guerriers cherchant à effrayer leurs adversaires en prenant l'apparence d'esprits ou de morts.
La représentation à laquelle nous assistons me laisse toutefois assez perplexe. Après les magnifiques cérémonies de Songo et la richesse du Goroka Show, l'ensemble me paraît un peu artificiel. Pour être franc, je trouve cela assez décevant. Il faut dire que la barre a été placée très haut pendant les jours précédents !
Nous arrivons finalement à Mount Hagen et nous installons au Mount Ararat Hotel. La chambre est correcte, mais les espaces communs sont franchement tristounets.
Heureusement, nous retrouvons les Fournié pour dîner au restaurant Signature. Excellent dîner, excellente compagnie. Et, comble de gentillesse, ils nous invitent. Décidément, quelle belle rencontre !
Mount Hagen : oiseaux de paradis et premières complications aériennes
Mardi 22 septembre
Nous devions normalement nous envoler aujourd'hui pour Wewak, sur la côte nord, afin de rejoindre ensuite le fleuve Sepik. Mais nous apprenons que l'aéroport de Mount Hagen est fermé. Notre programme s'effondre.
La solution proposée consiste à rejoindre Lae par la route, soit une dizaine d'heures de trajet, avant de prendre un vol pour Wewak le jeudi matin. Autant dire que notre séjour sur le Sepik se réduit comme peau de chagrin.
Avec Bertrand, nous décidons de chercher une autre solution. Brice connaît Sam, un pilote disposant d'un petit avion privé, un Cessna de six places environ. Nous décidons de l'affréter pour rejoindre directement Ambunti, sur le Sepik. Départ prévu le lendemain.
Nous sommes ravis d'avoir trouvé cette solution, même si nous savons que rien n'est jamais totalement acquis en matière de transport aérien en Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Le Kumul Lodge, dans les montagnes
En attendant, nous partons vers le Kumul Lodge, un établissement situé dans les montagnes au-dessus de Mount Hagen, réputé pour l'observation des oiseaux. La Papouasie-Nouvelle-Guinée abrite une avifaune exceptionnelle, notamment de nombreuses espèces d'oiseaux de paradis. Nous espérons en observer quelques-uns.
Malheureusement, nous arrivons trop tard et le guide ornithologique n'est pas disponible. La grande salle commune du lodge est superbe, entièrement construite en bois, avec une atmosphère chaleureuse. Les bungalows, en revanche, ont manifestement connu des jours meilleurs.
Nous déjeunons sur place, puis partons découvrir une cascade située à une vingtaine de minutes. Pour la première fois depuis notre arrivée, il pleut. Nous sommes à près de 3 000 mètres d'altitude, dans un environnement de montagne où les conditions météorologiques peuvent changer rapidement. Plus bas, dans les vallées, le temps reste sec.
Nous rentrons à Mount Hagen, faisons quelques courses au supermarché — notamment du fromage blanc, devenu une denrée précieuse dans notre alimentation quotidienne — puis changeons d'hôtel.
Le Highlander Hotel est nettement plus agréable. Un grand parc, une bonne literie, un appartement partagé avec Bertrand. Nous retrouvons enfin un certain confort.
L'avion de Sam : quand l'aventure commence à se compliquer
Mercredi 23 septembre
Ce matin, nous rejoignons Brice chez lui, près de l'aéroport. Sa maison, qui sert également de bureau à son agence, jouxte celle de Sam. Nous sommes prêts à partir. Mais nouveau coup de théâtre : un avion privé est immobilisé sur la piste à la suite d'une panne. Impossible de décoller. Notre départ est repoussé au lendemain.
Nous commençons à comprendre que le Sepik se mérite.
Pour occuper cette journée supplémentaire, nous découvrons un agréable café tenu par un Néo-Zélandais qui travaille dans l'exportation de café. L'endroit est charmant, entouré de verdure, à deux pas de l'aéroport. Nous y dégustons un excellent sandwich au poulet et à l'avocat. Nous y croisons même Sam, venu déjeuner lui aussi. Le pilote paraît parfaitement détendu. Nous aimerions pouvoir en dire autant de notre programme !
Une rencontre avec un expatrié des Nations unies
De retour à l'hôtel, je passe deux bonnes heures à discuter avec Brice de son parcours, de son expérience du pays et de nos projets de voyages. Je fais également une rencontre passionnante.
Un homme que nous avions aperçu la veille à la salle de sport vient discuter avec nous après nous avoir entendus parler français. Il s'appelle Cristina. Espagnol, marié à une Italienne, il travaille depuis vingt-cinq ans pour les Nations unies. Il est installé en Papouasie-Nouvelle-Guinée depuis janvier. Son parcours l'a conduit dans de nombreux pays, notamment au Mozambique et en Colombie. Il connaît donc bien les environnements complexes.
Et pourtant, il nous explique n'avoir jamais rencontré un pays comparable à la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Il nous décrit les contraintes de sécurité imposées aux expatriés, les restrictions de déplacement, l'isolement social et les difficultés de certaines interventions sur le terrain. Son témoignage est passionnant, mais parfois inquiétant.
Il évoque notamment les accusations de sorcellerie qui peuvent frapper certaines femmes, particulièrement vulnérables lorsqu'elles deviennent veuves. Derrière ces accusations se cachent parfois des conflits fonciers ou familiaux. Il nous parle aussi des affrontements entre communautés, de l'apparition d'armes automatiques dans certains conflits autrefois menés avec des armes traditionnelles, et des déplacements de populations qui en résultent.
Ces témoignages contrastent fortement avec notre propre expérience des derniers jours, faite de rencontres souriantes et d'une hospitalité remarquable. Mais les deux réalités coexistent.
Cristina semble passionné par son travail et heureux de découvrir ce pays si particulier. Il reconnaît néanmoins que la vie quotidienne y est difficile. Sa femme et ses deux fils vivent à Rome, et il économise ses congés pour pouvoir les retrouver le plus longtemps possible.
Je lui donne les coordonnées de notre partenaire local, afin qu'il puisse éventuellement organiser quelques courtes excursions pendant ses périodes de repos. Nous nous quittons après une longue conversation. Encore une belle rencontre, qui nous permet de mieux comprendre la complexité de ce pays.
Deuxième partie — Le fleuve Sepik, au cœur des traditions de Papouasie
Un vol mémorable de Mount Hagen à Ambunti
Jeudi 24 septembre
Cette fois, c'est la bonne ! Nous retrouvons Sam en début d'après-midi, prêts à embarquer dans son petit avion pour rejoindre Ambunti, sur le cours moyen du fleuve Sepik.
Mais avant le départ, une scène absolument délicieuse nous attend. Nous retrouvons la famille Fournié, qui revient d'une excursion dans les montagnes de Simbai. Je savais déjà qu'ils avaient un goût certain pour les voyages insolites. Ils nous avaient notamment raconté une histoire de chèvre promenée au Kazakhstan, si mes souvenirs sont bons.
Mais cette fois, ils font encore plus fort. Ils descendent de l'avion de Sam avec un petit carton que David transporte avec d'infinies précautions. À l'intérieur : un marcassin ! Nos amis viennent de sauver ce petit cochon, qui risquait de terminer au menu d'une fête organisée en leur honneur. Ils ont donc décidé de lui offrir une seconde chance. Je les adore.
Après les embrassades, nous prenons enfin possession de notre avion. Bertrand et moi sommes tous deux pilotes. C'est un avantage pour comprendre ce qui se passe en vol, mais pas nécessairement pour rester parfaitement détendus. Nous avons parfois tendance à imaginer toutes les situations qui pourraient mal tourner.
L'appareil de Sam, un petit monomoteur, semble avoir déjà bien vécu. Il fonctionne manifestement très bien, mais son intérieur porte les marques d'une longue carrière. Au moment de s'installer, Bertrand prend appui sur un élément près de la fenêtre. L'objet lui reste dans la main. Il s'empresse de le remettre en place avec une discrétion toute relative.
Sam observe la scène et lance, parfaitement détendu :
« No worries, it's not structural! »
Pas d'inquiétude, ce n'est pas une pièce structurelle ! Nous voilà rassurés. Enfin, presque.
Au-dessus des montagnes et des nuages
Nous décollons vers 13 heures. Très vite, Mount Hagen disparaît derrière nous et nous prenons de l'altitude au-dessus d'un relief montagneux impressionnant. La Papouasie-Nouvelle-Guinée est traversée par de puissantes chaînes de montagnes, dont certains sommets dépassent 4 000 mètres. Les vallées sont profondes, souvent couvertes de forêts, et les infrastructures routières restent très limitées. L'avion prend ici tout son sens.
Nous approchons rapidement de la couche nuageuse. Puis nous la frôlons. Et nous finissons même par pénétrer dans quelques passages nuageux. Les nuages deviennent de plus en plus nombreux. Nous savons qu'Ambunti possède une simple piste en herbe, où les conditions de visibilité sont essentielles pour l'approche et l'atterrissage.
Bertrand et moi suivons donc attentivement l'évolution de la météo. Un peu de tension s'installe. Sam, lui, semble parfaitement serein. Il connaît manifestement son avion et son environnement.
Après environ une heure et vingt minutes de vol, nous apercevons enfin la piste d'Ambunti. L'approche se déroule sans difficulté. Nous nous posons sur cette bande d'herbe perdue au milieu de la végétation tropicale. Au bord de la piste, des feux ont été allumés pour brûler les herbes et entretenir les abords. Une méthode de tonte assez radicale !
Sam nous adresse son éternel sourire. Nous sommes arrivés. Et nous avons surtout gagné un temps précieux sur notre programme.
Première navigation sur le fleuve Sepik
Le changement d'environnement est immédiat. Depuis notre arrivée dans les Highlands, nous évoluions généralement entre 1 500 et 3 000 mètres d'altitude, avec des températures relativement agréables. À Ambunti, nous retrouvons la chaleur tropicale. Il fait désormais autour de 30 °C.
Luc nous attend à l'arrivée. Nous rejoignons rapidement notre embarcation pour descendre le Sepik jusqu'à Kanganamun. Et quelle embarcation ! Une immense pirogue traditionnelle, longue d'une douzaine de mètres, peut-être quinze, creusée dans un seul tronc d'arbre. En tok pisin, une telle embarcation est généralement appelée kanu.
Celle-ci a été aménagée pour rendre la navigation particulièrement confortable. Deux fauteuils en osier, des coussins, des gilets de sauvetage. Un véritable salon flottant !
Nous prenons place et le moteur démarre. La longue coque fend l'eau avec une douceur étonnante. Pas de chocs, pas de vibrations désagréables. Nous glissons sur le fleuve. L'air chaud nous caresse le visage. La végétation défile lentement sur les berges. Le bruit régulier du moteur accompagne notre progression. Nous sommes les rois du monde. Je crois que ce transfert restera l'un des plus agréables de tout le voyage.
Le Sepik, l'un des grands fleuves du Pacifique
Le Sepik est l'un des plus grands systèmes fluviaux de Papouasie-Nouvelle-Guinée. Long de plus de 1 100 kilomètres, il prend sa source dans les montagnes de l'intérieur avant de traverser d'immenses plaines tropicales et de rejoindre la mer de Bismarck. Son bassin abrite une remarquable diversité de peuples et de langues.
Dans de nombreuses régions, le fleuve et ses affluents constituent les principales voies de communication. Les villages se succèdent sur les berges, parfois dissimulés derrière la végétation. Des pirogues circulent entre les communautés. Les habitants transportent des produits agricoles, du poisson, du bois et toutes sortes de marchandises. La vie est profondément organisée autour de l'eau.
Nous naviguons pendant environ trois heures. Puis, en fin d'après-midi, nous atteignons Kanganamun.
Kanganamun : notre lodge au bord du Sepik
Notre hébergement est une très belle surprise. Brice a récemment fait construire ici six bungalows, avec l'aide d'environ soixante-dix habitants de la région. L'ensemble porte le nom de Kanganamun Sunset Bungalows.
Le site est magnifique. Les constructions sont installées au bord du fleuve, face au soleil couchant. Les bungalows sont simples, mais très agréables, et leur intégration dans l'environnement est particulièrement réussie. Après les hôtels parfois décevants des Highlands, nous sommes enchantés.
Le soleil descend lentement sur le Sepik. La lumière devient dorée. Le fleuve prend des reflets cuivrés, tandis que les silhouettes des arbres se découpent sur le ciel. Nous dînons tranquillement avant de rejoindre nos bungalows.
Une autre surprise nous attend : pratiquement aucun moustique. Je m'attendais pourtant à une véritable armée de moustiques dans cette région tropicale. Luc nous explique qu'il n'a presque pas plu depuis six mois. La sécheresse est inhabituelle, même si nous sommes dans une période généralement moins arrosée.
Il évoque El Niño pour expliquer cette situation. Il faudrait examiner les données climatiques pour confirmer ce lien, mais le manque de pluie est manifestement une préoccupation locale. Nous profitons donc d'une soirée étonnamment paisible, sans moustiques ou presque. Une bonne nuit s'annonce.
Les villages du Sepik : maisons des esprits et art traditionnel
Vendredi 25 septembre
Nous consacrons cette journée à la découverte de plusieurs villages du cours moyen du Sepik et de ses environs. Nous sommes notamment dans la région des Iatmul, l'un des peuples les plus connus du fleuve pour la richesse de ses traditions artistiques et cérémonielles.
Ici, les maisons des esprits occupent une place essentielle dans l'organisation culturelle de nombreuses communautés. Ces grandes constructions, appelées haus tambaran en tok pisin, sont bien davantage que des bâtiments collectifs. Elles constituent des lieux de rassemblement, de transmission des savoirs et de pratiques cérémonielles.
Leurs façades, leurs poteaux sculptés, leurs peintures et les objets qu'elles abritent témoignent de systèmes symboliques particulièrement complexes. Certaines traditions sont liées aux ancêtres, aux esprits et aux animaux qui jouent un rôle central dans les représentations du monde. Le crocodile, notamment, occupe une place fondamentale dans plusieurs sociétés du Sepik.
Kamanimbit : sculptures et maison des esprits
Notre première visite nous conduit à Kamanimbit, un village réputé pour ses sculptures et sa maison des esprits. Nous y rencontrons notamment Rony, auprès de qui j'achète un masque.
Les sculptures du Sepik sont parmi les productions artistiques les plus remarquables d'Océanie. Masques, figures d'ancêtres, crochets sculptés, tambours, boucliers et objets cérémoniels composent un univers esthétique d'une extraordinaire richesse. Chaque objet possède une histoire, une fonction et parfois une signification réservée à certains membres de la communauté.
Les formes sont puissantes, souvent expressives, parfois inquiétantes. J'aime particulièrement cette manière de travailler le bois, avec des volumes affirmés, des visages allongés et des motifs géométriques.
La maison des esprits du village est superbe. Nous prenons le temps de l'observer, de discuter avec les habitants et de découvrir les objets qui nous sont présentés Je suis frappé par la continuité entre ces créations et les œuvres que l'on peut admirer dans les grands musées ethnographiques européens.
À une différence près : ici, nous sommes dans les villages où ces traditions ont pris naissance et continuent, sous des formes parfois renouvelées, à exister.
Chambri : les villages des lacs et des eaux noires
Nous poursuivons vers la région de Chambri, connue pour ses communautés installées autour du lac Chambri et de ses voies d'eau. L'environnement change. Nous quittons progressivement les grandes perspectives du fleuve pour naviguer dans des paysages de lacs, de chenaux et de végétation aquatique. Les eaux paraissent parfois presque noires.
Les communautés de Chambri possèdent leurs propres traditions artistiques et sociales, distinctes de celles des villages iatmul que nous venons de visiter. Nous découvrons une ancienne maison des esprits. J'achète un collier ainsi qu'une parure représentant un crocodile, réalisée à partir de fibres tressées.
Les échanges avec les habitants sont simples et chaleureux. Je prends plaisir à observer les objets, à poser des questions sur leur fabrication et à comprendre leur usage. La diversité artistique de cette région est impressionnante. À chaque village, de nouvelles formes apparaissent.
Aibom : le village des potiers
Nous rejoignons ensuite Aibom, un village particulièrement connu pour sa tradition de poterie. Cette spécialisation est remarquable dans une région où le bois constitue l'un des principaux matériaux utilisés pour la fabrication des objets. Les poteries d'Aibom ont longtemps circulé dans les réseaux d'échanges du bassin du Sepik, notamment vers les communautés vivant au bord du fleuve.
On nous raconte que le village aurait autrefois bénéficié d'une forme de protection liée à cette activité : ses productions étaient tellement utiles aux communautés voisines qu'il aurait été dans l'intérêt de tous de préserver ses artisans. L'histoire est séduisante, même si elle demanderait à être documentée pour être considérée comme une règle historique générale.
Elle illustre en tout cas l'importance des échanges entre les villages. Contrairement à l'image que l'on pourrait se faire de communautés totalement isolées, les peuples du Sepik ont développé depuis longtemps des réseaux commerciaux et sociaux complexes. Les poteries, les produits alimentaires, les outils et les objets cérémoniels circulaient entre différentes régions. Le fleuve reliait autant qu'il séparait.
Kanganamun : une soirée dans les maisons des esprits
En fin d'après-midi, nous rejoignons le village de Luc, Kanganamun, situé à une dizaine de minutes de navigation de notre lodge. Cette visite restera l'un des grands moments de notre séjour sur le Sepik.
Le village possède deux maisons des esprits, associées à des groupes claniques distincts. La première est particulièrement belle. Sa façade est soigneusement décorée, avec des motifs et des sculptures qui témoignent d'un travail considérable. Luc nous explique les distinctions entre les groupes et les symboles qui leur sont associés.
Devant cette première maison, des enfants présentent une représentation traditionnelle. Ils sont visiblement heureux de participer. Nous assistons ensuite à une cérémonie interprétée par des adultes portant de grands costumes végétaux. Les silhouettes sont impressionnantes. Les fibres et les feuillages dissimulent les corps, transformant les danseurs en personnages mystérieux.
La seconde maison des esprits est encore en construction. Elle est immense. Son étage supérieur est traditionnellement associé à des espaces réservés aux initiés.
Luc nous explique que les cérémonies d'initiation sont aujourd'hui moins fréquentes qu'autrefois. Beaucoup de jeunes quittent les villages pour étudier ou chercher du travail en ville. Les traditions continuent d'exister, mais leur transmission se transforme.
C'est une réalité que nous retrouvons dans de nombreuses régions du monde : les jeunes générations doivent composer entre les obligations communautaires, les aspirations individuelles et les possibilités offertes par la vie moderne.
Le crocodile, figure majeure du Sepik
Dans les traditions de plusieurs peuples du Sepik, le crocodile occupe une place symbolique essentielle. Il est notamment associé à des récits de création, à des ancêtres et à certaines pratiques initiatiques.
Chez les Iatmul, des scarifications rituelles ont historiquement été pratiquées sur le corps de jeunes hommes afin de reproduire l'apparence de la peau du crocodile. Ces pratiques ne sont toutefois ni universelles ni identiques dans tous les villages.
Luc nous présente différents emblèmes associés aux groupes claniques, parmi lesquels le crocodile, le cochon et l'aigle de mer. Je découvre également un magnifique crâne de crocodile recouvert d'argile et décoré. Je craque. L'objet rejoindra mes souvenirs de voyage.
Mais ce qui m'intéresse le plus, au-delà de sa beauté, c'est ce qu'il raconte de la relation entre les habitants du Sepik et leur environnement. Le crocodile n'est pas seulement un animal redoutable des fleuves et des marécages. Il occupe aussi une place importante dans les représentations spirituelles de certaines communautés.
Tambours et flûtes dans la nuit
Nous retournons au village après le dîner pour assister à une nouvelle représentation. Cette fois, les tambours et les flûtes occupent le devant de la scène. La nuit est tombée. Les sons résonnent autour des maisons des esprits.
L'ambiance est très différente de celle des représentations de l'après-midi. Il y a quelque chose de particulièrement fort à entendre ces instruments dans leur environnement villageois, au bord du grand fleuve.
Nous profitons longuement du spectacle avant de rejoindre notre lodge en pirogue. Le Sepik nous aura offert, en une seule journée, une concentration extraordinaire de rencontres et de découvertes culturelles. Je regrette d'autant plus que les problèmes aériens nous aient privés de plusieurs journées supplémentaires.
De Kanganamun à Wewak : une fin de séjour mouvementée
Samedi 26 septembre
Nous quittons notre lodge vers 9 heures. Il faut remonter le fleuve en direction de Pagwi, où une voiture doit nous attendre pour rejoindre Wewak, sur la côte. La navigation est toujours aussi agréable. Nous profitons une dernière fois des paysages du Sepik, de ses berges couvertes de végétation et de la vie qui s'organise autour du fleuve.
À notre arrivée à Pagwi, notre chauffeur n'est pas là. Nous attendons. Lorsqu'il finit par arriver, la situation prend soudainement une tournure inattendue. Un groupe d'hommes visiblement très agités l'interpelle. La discussion dégénère rapidement. Des coups sont échangés. Nous assistons à la scène avec une certaine stupéfaction.
Nous apprendrons plus tard que notre chauffeur aurait été confondu avec des personnes impliquées dans des attaques de véhicules sur la route. Il n'aurait donc rien eu à voir avec l'affaire. Mais sur le moment, la tension est bien réelle.
Nous décidons de ne pas nous attarder et trouvons un autre véhicule pour rejoindre Wewak. Le trajet se déroule finalement sans difficulté.
Cet incident nous rappelle que les tensions locales peuvent parfois éclater brutalement, sans pour autant remettre en cause la qualité des rencontres que nous avons faites pendant notre séjour.
Nous arrivons à Wewak, où nous devons passer la nuit avant de reprendre l'avion. Demain, changement complet de décor. Direction la Nouvelle-Bretagne.
Troisième partie — La Nouvelle-Bretagne, entre volcans, dauphins et traditions ancestrales
De Wewak à Rabaul : cap sur l’archipel Bismarck
Dimanche 27 septembre
Nous quittons Wewak pour rejoindre Port Moresby, avant de poursuivre vers la Nouvelle-Bretagne. La journée est essentiellement consacrée aux transports, mais nous profitons de notre passage dans la capitale pour visiter le cimetière militaire australien de Bomana.
Bomana, mémoire de la guerre du Pacifique
Le Bomana War Cemetery, situé dans les environs de Port Moresby, est l’un des grands cimetières militaires du Pacifique. Il rassemble les tombes de plusieurs milliers de militaires du Commonwealth morts pendant la Seconde Guerre mondiale, notamment lors des combats de Nouvelle-Guinée.
Le lieu est remarquablement entretenu. Les alignements de pierres tombales rappellent l’ampleur des affrontements qui ont marqué cette région entre 1942 et 1945.
La Nouvelle-Guinée a été l’un des théâtres majeurs de la guerre du Pacifique. Les forces japonaises ont tenté de prendre Port Moresby, notamment par une progression terrestre à travers les montagnes de la piste de Kokoda, avant d’être repoussées par les forces australiennes et alliées.
Cette histoire est encore très présente dans le pays. Nous allons en retrouver de nombreuses traces en Nouvelle-Bretagne.
Nous reprenons ensuite l’avion pour l’aéroport de Tokua, qui dessert Kokopo et Rabaul. À l’arrivée, le paysage change radicalement. Nous retrouvons la mer, les cocotiers, les reliefs volcaniques et l’atmosphère chaude et humide des îles tropicales.
Notre hôtel est charmant. Après les longues journées de transport et les hébergements parfois rudimentaires des Highlands et du Sepik, nous apprécions particulièrement cette nouvelle étape.
Dauphins et épave japonaise dans la baie de Rabaul — Lundi 28 septembre
Réveil très matinal. Nous rejoignons la plage en face de notre hôtel alors que le soleil commence à se lever. La lumière est magnifique. La mer est calme, les reliefs de la Nouvelle-Bretagne se découpent à l’horizon et les premières couleurs du jour illuminent la côte.
Nous embarquons pour une excursion consacrée aux dauphins.
Une rencontre avec les dauphins
L’activité proposée est assez originale. Un filet est fixé à l’embarcation, permettant de s’immerger partiellement dans l’eau pendant que le bateau avance lentement. Nous nous installons dans ce dispositif et partons à la rencontre des dauphins.
Le spectacle est magnifique. Les animaux évoluent dans l’eau claire, parfois tout près de nous. Leur vitesse, leur aisance et leurs changements de direction sont fascinants. Nous profitons de cette rencontre dans des conditions particulièrement agréables.
C’est évidemment une activité qui demande à être conduite avec beaucoup de précautions afin de ne pas perturber les animaux. L’observation des dauphins doit toujours rester subordonnée à leur comportement et à leur liberté de mouvement. Mais le souvenir de cette matinée restera très fort.
Une épave de Zero japonais
Nous poursuivons par une séance de plongée en apnée sur l’épave d’un avion japonais de la Seconde Guerre mondiale. Il s’agit d’un appareil présenté comme un Mitsubishi A6M Zero, l’un des chasseurs les plus emblématiques de l’aviation japonaise pendant la guerre du Pacifique.
La région de Rabaul fut une base militaire japonaise majeure. Après la prise de Rabaul en janvier 1942, les Japonais y développèrent un immense complexe aéronaval, avec plusieurs aérodromes, des installations portuaires et un réseau de fortifications. La région fut ensuite soumise à d’intenses bombardements alliés. De nombreuses épaves d’avions et de navires subsistent aujourd’hui dans les eaux environnantes.
Nous découvrons les restes de l’appareil en nageant au-dessus de lui. Voir cette machine de guerre reposant sous l’eau, près de quatre-vingts ans après la fin du conflit, est une expérience particulière.
La nature a progressivement repris possession des lieux. Les poissons circulent autour de l’épave, devenue un élément du paysage sous-marin. Le contraste entre la beauté paisible du site et la violence de son histoire est saisissant.
Kokopo : le marché et la monnaie traditionnelle des Tolai
Nous poursuivons notre journée par la découverte de Kokopo, principale ville de l’East New Britain Province. Kokopo s’est considérablement développée après les grandes éruptions volcaniques de 1994 qui ont dévasté une partie de Rabaul. Aujourd’hui, elle constitue le principal centre administratif et commercial de la région.
Son marché est superbe. Les étals débordent de fruits, de légumes, de produits agricoles et de marchandises diverses. L’ambiance est animée, les échanges faciles et les habitants toujours aussi accueillants. Nous découvrons notamment plusieurs produits traditionnels de la vie quotidienne.
Buai, daka et chaux : la mastication du bétel
Impossible de voyager en Papouasie-Nouvelle-Guinée sans remarquer la consommation très répandue de noix d’arec, communément appelées betel nuts. En tok pisin, elles sont appelées buai. Elles sont généralement mastiquées avec du daka, une inflorescence de poivrier à bétel, et une petite quantité de chaux.
Le mélange produit une salive rouge caractéristique, que l’on voit fréquemment sur les lèvres des consommateurs et parfois sur les trottoirs. La mastication du bétel joue un rôle social important dans de nombreuses communautés. Il faut toutefois rappeler que cette pratique présente des risques sanitaires sérieux, notamment pour la santé bucco-dentaire et le développement de cancers de la bouche.
Au marché, nous découvrons aussi quelques expressions locales. Boina tuna, par exemple, signifie « merci beaucoup » en langue kuanua, également appelée tolai.
Le tabu, une monnaie en coquillages toujours utilisée
Mais ma découverte la plus intéressante concerne la monnaie traditionnelle des Tolai, le principal peuple de la péninsule de Gazelle, dans l’est de la Nouvelle-Bretagne. Les Tolai utilisent depuis longtemps une monnaie constituée de petits coquillages enfilés sur des fibres végétales. Cette monnaie est appelée tabu.
Et ce qui est particulièrement remarquable, c’est qu’elle n’appartient pas seulement au passé. Elle conserve aujourd’hui encore une valeur dans certaines transactions et surtout dans les obligations coutumières, les cérémonies et les échanges sociaux.
Nous observons de longs assemblages de petits coquillages, patiemment préparés et attachés. Je découvre à quel point leur fabrication demande du temps. Des milliers de coquillages peuvent être nécessaires pour constituer une quantité relativement modeste de monnaie traditionnelle.
J’en achète plusieurs longueurs, ainsi qu’un panier traditionnel masculin et des fibres destinées à relier les coquillages. Je suis fasciné par cette survivance d’un système monétaire qui continue de jouer un rôle dans la société contemporaine.
Dans un pays où le kina est évidemment la monnaie officielle, le tabu demeure un instrument de valeur sociale et culturelle. Il intervient notamment dans les cérémonies liées aux mariages, aux funérailles et aux obligations entre familles. Cette coexistence entre économie moderne et systèmes d’échanges traditionnels est l’une des caractéristiques les plus intéressantes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Une soirée avec Dominic, grand connaisseur de la Nouvelle-Bretagne
Le soir, nous retrouvons Dominic, notre partenaire local, qui nous invite à dîner chez lui. C’est un homme passionnant, qui connaît remarquablement bien la Nouvelle-Bretagne et les réalités du tourisme en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Nous retrouvons également Albert, Paul et plusieurs autres personnes de son entourage. Albert est originaire du Sepik, mais se considère désormais comme Tolai de cœur.
Les conversations vont bon train. Nous parlons des différentes régions du pays, des peuples, des traditions et des possibilités d’exploration.
Dominic nous raconte notamment le National Mask and Warwagira Festival, organisé chaque année dans la région de Kokopo. Ce festival est particulièrement connu pour les apparitions des personnages masqués Dukduk et Tubuan, liés aux traditions cérémonielles tolai.
L’un des moments les plus spectaculaires est leur arrivée en pirogue, parfois très tôt le matin, à la lumière du jour naissant. Dominic nous explique que la première matinée du festival est particulièrement intéressante, avant que les différentes représentations se poursuivent pendant plusieurs jours.
Il évoque également les cérémonies Malagan, associées notamment aux traditions artistiques et funéraires de la Nouvelle-France. Leur calendrier est moins prévisible, car elles dépendent de circonstances cérémonielles particulières.
Ces échanges nous donnent déjà de nombreuses idées pour un prochain voyage. Car plus nous découvrons ce pays, plus nous réalisons tout ce qu’il nous reste à explorer.
Rabaul : ascension d’un volcan et vestiges de la guerre
Mardi 29 septembre
Nouveau réveil matinal. Nous partons cette fois à la découverte de l’environnement volcanique de Rabaul. La ville occupe une position spectaculaire, au bord d’une immense baie correspondant à une ancienne caldeira volcanique. Plusieurs volcans actifs dominent les environs.
En 1994, une importante éruption du Tavurvur et du Vulcan a provoqué des destructions considérables dans la ville. Une grande partie de Rabaul fut recouverte de cendres. L’activité administrative et économique s’est alors largement déplacée vers Kokopo. Aujourd’hui encore, les traces de cette catastrophe sont visibles.
Sur les pentes du volcan
Nous partons tôt pour notre ascension. Le paysage est radicalement différent de tout ce que nous avons découvert depuis notre arrivée en Papouasie-Nouvelle-Guinée. Après les montagnes cultivées des Highlands et les forêts tropicales du Sepik, nous évoluons maintenant dans un univers minéral.
Les sols volcaniques, les dépôts de cendres et les reliefs abrupts rappellent la puissance des phénomènes géologiques qui façonnent cette région. La Nouvelle-Bretagne appartient à l’une des grandes zones volcaniques de la ceinture de feu du Pacifique. Les volcans y sont nombreux et certains particulièrement actifs.
L’ascension nous permet de prendre la mesure de cet environnement exceptionnel. La baie de Rabaul, les reliefs environnants et les traces des anciennes éruptions composent un paysage impressionnant. Nous redescendons ensuite pour poursuivre notre découverte de la ville.
Rabaul, ancienne capitale de la Nouvelle-Guinée allemande
Rabaul possède une histoire singulière. Au début du Xxe siècle, la ville devient le centre administratif de la colonie allemande de Nouvelle-Guinée. Après le déclenchement de la Première Guerre mondiale, les forces australiennes prennent le contrôle de la région en 1914. La ville passe ensuite sous administration australienne.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle devient l’une des principales bases japonaises du Pacifique Sud. Cette succession de périodes coloniales et militaires a profondément marqué son histoire.
Nous visitons un musée consacré notamment à la guerre du Pacifique et au rôle joué par la région. Photographies, documents, objets militaires et vestiges permettent de mieux comprendre l’importance stratégique de Rabaul.
Nous découvrons également une grotte aménagée par les Japonais, qui servait notamment d’abri et d’installation hospitalière. Les forces japonaises avaient creusé un vaste réseau de tunnels dans les reliefs volcaniques afin de protéger leurs installations contre les bombardements alliés. Certaines galeries abritaient des dépôts de matériel, des postes de commandement, des ateliers ou des installations médicales. Ces vestiges donnent une idée de l’ampleur des moyens déployés pendant le conflit.
Mais notre journée n’est pas terminée. Il nous reste à découvrir l’une des traditions les plus impressionnantes de Nouvelle-Bretagne.
Les danses du feu des Baining : une nuit spectaculaire
En soirée, nous retrouvons Dominic pour rejoindre un village Baining, dans l’intérieur de la péninsule de Gazelle. Les Baining vivent principalement dans les régions montagneuses de l’est de la Nouvelle-Bretagne. Ils sont notamment connus pour leurs cérémonies masquées et leurs extraordinaires danses du feu.
Nous arrivons au village alors que la nuit approche. Un grand feu est préparé. Les habitants se rassemblent progressivement. Puis les danseurs apparaissent.
Ils portent d’immenses masques aux formes animales ou fantastiques, confectionnés à partir d’armatures végétales recouvertes de matériaux issus de l’écorce battue. Certains masques, appelés kavat, sont particulièrement impressionnants par leur taille et leurs formes. Les silhouettes semblent surgir d’un univers entièrement différent.
Les chants et les percussions accompagnent leur progression. Puis les danseurs s’approchent du brasier. Ils tournent autour du feu, accélèrent leurs mouvements et finissent par traverser les flammes ou frapper les braises, projetant dans la nuit de véritables gerbes d’étincelles.
Le spectacle est absolument saisissant. Les immenses masques se découpent dans la lumière du feu. Les silhouettes disparaissent parfois dans l’obscurité avant de réapparaître brutalement au milieu des flammes. La chaleur, les mouvements, les sons et la lumière créent une atmosphère d’une intensité remarquable.
Les danses du feu des Baining sont associées à des traditions cérémonielles complexes, notamment à certaines étapes de la vie sociale et aux relations entre les hommes, les esprits et leur environnement. Mais au-delà des explications ethnographiques, c’est avant tout la beauté de la scène qui me frappe.
Je crois que ces danses du feu comptent parmi les spectacles les plus impressionnants et les plus beaux de tout notre voyage. Après les parures éclatantes du Goroka Show et les maisons des esprits du Sepik, nous découvrons une nouvelle expression culturelle, radicalement différente des précédentes.
Trois régions, trois univers. Et toujours cette extraordinaire diversité.
Nous regagnons notre hôtel tard dans la soirée, encore marqués par les images de ces danseurs évoluant dans les flammes.
Dernier jour : Port Moresby et le musée national
Mercredi 30 septembre
Notre dernière journée commence, comme souvent en Papouasie-Nouvelle-Guinée, par une petite aventure aérienne. Nous nous levons très tôt pour rejoindre l’aéroport de Tokua. Notre programme est simple : prendre un vol intérieur pour Port Moresby, puis notre vol international vers Singapour en milieu d’après-midi.
Mais à l’aéroport, mauvaise nouvelle. Notre vol pour Port Moresby est annulé. Et tous les autres vols semblent complets. Nous voilà dans une situation franchement inconfortable Rater notre correspondance internationale compliquerait sérieusement notre retour en France.
Pendant près d’une heure, nous cherchons une solution. Les discussions se multiplient. Finalement, nous parvenons à embarquer sur un vol en milieu de matinée. Ouf !
Nous arrivons à Port Moresby avec suffisamment de temps pour effectuer notre correspondance. Mark nous attend à l’aéroport. Et comme nous disposons encore de quelques heures, il nous propose une dernière visite.
Le musée national de Papouasie-Nouvelle-Guinée
Nous rejoignons le National Museum and Art Gallery, le grand musée national de Port Moresby. C’est une magnifique surprise. Les collections ethnographiques sont remarquables.
Masques, sculptures, objets cérémoniels, parures, tambours, boucliers et œuvres provenant des différentes régions du pays témoignent de l’incroyable richesse culturelle de la Papouasie-Nouvelle-Guinée.
Nous retrouvons dans les vitrines de nombreux objets semblables à ceux que nous avons découverts dans les villages pendant notre périple. Les sculptures du Sepik, les parures des Highlands, les masques de Nouvelle-Bretagne… Tout nous est désormais beaucoup plus familier.
Et c’est précisément ce qui rend cette visite si intéressante. Habituellement, lorsque l’on visite un musée ethnographique, on découvre des objets détachés de leur contexte d’origine. Ici, nous avons le sentiment inverse.
Nous venons de passer quinze jours dans les régions où ces traditions sont encore présentes. Nous avons rencontré les artisans, les danseurs, les habitants des villages. Nous avons vu certaines de ces pratiques et de ces créations dans leur environnement social.
Une réflexion me vient alors à l’esprit : La Papouasie-Nouvelle-Guinée est l’un de ces rares pays où l’on peut encore découvrir, dans les villages, une partie du patrimoine culturel que les musées du monde entier s’efforcent de conserver.
Cela ne signifie évidemment pas que ces traditions sont immuables. Elles évoluent, se transforment, parfois disparaissent, tandis que de nouvelles expressions culturelles apparaissent. Mais leur vitalité demeure remarquable. Et c’est sans doute l’une des impressions les plus fortes que je retiendrai de ce voyage.
Nous rejoignons finalement l’aéroport. Notre avion pour Singapour décolle à l’heure. C’est, me semble-t-il, le premier vol véritablement ponctuel depuis notre arrivée dans le pays. Il était temps !
Épilogue — Quinze jours ne suffisent pas
Au moment de quitter la Papouasie-Nouvelle-Guinée, je mesure combien ce pays nous a surpris. Nous avons découvert trois régions qui pourraient presque appartenir à trois mondes différents.
Dans les Highlands, nous avons rencontré des communautés montagnardes, assisté à l'extraordinaire Goroka Show et partagé des moments de vie dans les villages. Sur le Sepik, nous avons navigué au milieu de paysages tropicaux magnifiques et découvert des traditions artistiques et spirituelles d'une grande richesse. En Nouvelle-Bretagne, nous avons exploré des paysages volcaniques, retrouvé les traces de la guerre du Pacifique et assisté aux impressionnantes danses du feu des Baining.
Mais au-delà des paysages et des cérémonies, je retiendrai surtout les rencontres. Les sourires des habitants de Goroka, l'accueil des villageois de Songo, les échanges avec les communautés du Sepik, les discussions avec nos guides et nos partenaires. Et bien sûr, tous ces moments partagés avec Bertrand.
La Papouasie-Nouvelle-Guinée est un pays complexe, parfois difficile, qui demande une organisation sérieuse, de la souplesse et une véritable capacité d'adaptation. Mais c'est aussi un pays qui récompense largement la curiosité du voyageur.
Après quarante années passées à parcourir le monde, je suis convaincu qu'il reste ici un immense territoire d'exploration, tant géographique qu'humain. Nous n'en avons découvert qu'une petite partie.
Et je n'ai qu'une envie : y retourner.

