09 août 2022 - Afrique, Kenya, Peuples et fêtes, Témoignages

« L'exotisme, ce n'est rien d'autre que la routine des autres. » JC Guillebaud

Sans censure, sur un voyage particulièrement rare ou emblématique, nous vous livrons les paroles de nos clients, à leur retour de voyage. Elles sont livrées telles qu'elles nous ont été transmises. Pour poursuivre nos « Paroles de participants », nous avons demandé à nos voyageurs du Kenya (juin 2022) de nous parler de leur aventure dans le Rift oriental, de leurs rencontres avec les tribus qui vivent dans les espaces âpres qui s'étendent autour du lac Turkana, le « lac de Jade ». S'inscrire à un voyage organisé n'empêche ni ne dispense de partir à l'aventure, celle qui comprend les bonheurs escomptés, la découverte émouvante et les éblouissements imprévus, celle où l'on se frotte à des frustrations et des questions en flottaison. 

Préparation d'un feu chez les Massaï © Bernard Boisseau
Préparation d'un feu chez les Masaï © Bernard Boisseau

 

Le choix de cette aventure

Nous espérions que le Festival des peuples* aurait lieu mais il n'était pas garanti au moment de votre inscription ; outre cette manifestation, qu’est ce qui vous a donné envie de partir sur ce programme ?

Michelle et Bernard étaient curieux de découvrir les « peuples de ce pays d’Afrique », comme Annie B « toujours à la recherche de rencontres avec les peuples oubliés ou peu connus pour connaître leurs conditions et modes de vie, leurs coutumes. » Catherine T, malgré les distances en véhicule et son goût de la marche pour la réalisation de ses découvertes souligne que son choix a été déterminé par « le déroulé du voyage, proche de la population en tenant compte des exigences des cultures ». Dominique, quant à lui, souhaitait parfaire sa connaissance d'un Kenya déjà visité du sud au centre : « Je souhaitais découvrir le Nord, aussi bien pour les paysages que pour les tribus. Le festival aurait bien sûr été un plus, mais ce n’était pas l’essentiel pour moi. » 

En partie initiatrice du projet par son désir d'une découverte pas trop sportive de la contrée, Catherine R avait un rêve à réaliser...: « J’ai des amis qui ont visité une partie de ce Kenya dans les alentours du lac Turkana en 2004, avec la rencontre des Turkana et Samburu, Massaï… On a parlé souvent de cette aventure qui comme le Natron me faisait rêver. J’ai une petite collection de leurs photos de cette époque. Depuis... j’avais découvert l’existence de ce festival Tobong’u Lore et lu sur certaines ethnies du Kenya. Cela me tentait donc depuis longtemps… Le festival bien sûr était un plus – une opportunité pour voir les parures des différentes ethnies {une douzaine} représentées, puisque la parure corporelle est un mode d’expression dans ses contrées, et bien évidemment je regrette qu’il ait été annulé cette année en raison des élections. Pour autant, je voulais partir en voyage après l’immobilité due au Covid...»

Mais à l'issue de ce voyage, Annie D regrette néanmoins l'absence du festival : «... car les gens sont extrêmement sauvages et méfiants et il faudrait beaucoup plus de temps pour les approcher sans sembler intrusif ou possiblement dangereux. Un festival est le lieu idéal pour se faire oublier, l’intérêt des gens est ailleurs. »

 
© Bernard Boisseau                                                                                     © Annie Delale

 

Découverte du Kenya du nord

Tout d'abord, avez-vous rencontré beaucoup d'étrangers sur vos pistes ?

Unanimement, la réponse est « non ». Dominique souligne bien « quelques étrangers établis sur place » – en réalité, en bordure des déserts –  et Catherine R et Annie B « quelques voyageurs à Loyangalani dans le lodge ou dans la réserve nationale de Samburu », mais leur lot a bien été un grand vide touristique sur les pistes des régions arides du Rift.

Ce qui fait comprendre « l’intérêt d’être à plusieurs véhicules en cas de problème. D'autant plus que pas, ou très très peu d’indication de direction. Il faut vraiment connaître les lieux. » (Catherine R)  

Durant une bonne partie du trajet, les conditions du voyage étaient relativement sommaires – pistes, nuitées en bivouac, autonomie pour la nourriture... Si, de plus, la chaleur s'en est mêlée... Pensez-vous qu'il faille rendre plus touristique (c'est à dire plus confortable) la découverte de ces régions du Rift oriental ?

Dominique : « En ce qui concerne l’hébergement, nous avons passé 5 nuits en bivouac en 3 semaines, ce qui ne me semble pas un gros inconvénient. De toutes façons il n’y avait pas d’infrastructure touristique et, compte tenu de la très faible fréquentation, je ne vois pas comment rentabiliser et maintenir à niveau un tel investissement. En ce qui concerne la nourriture, elle était simple, bien sûr, et pas très variée, mais toujours de bonne qualité… »

Le sentiment général est : « Non, car il y aurait moins d’immersion, le confort des touristes ferait barrière aux contacts. » (Bernard et Michelle) ; Catherine T. précisant : « C’était parfait et c’est comme cela qu’il faut découvrir ces pays sans imposer nos habitudes et en acceptant les coutumes, l’environnement où l’on se trouve. » Et Annis D est radicale : « Les conditions du voyage étaient parfaites, surtout ne pas en faire un club med !!! »

Annie B : « Sincèrement, je ne pense pas qu'il faille rendre plus confortable ce voyage. Les conditions proposées pour celui-ci, parfois précaires, notamment dans le désert de Chalbi, permettent aussi d'aborder certaines ethnies difficiles d'accès et que l'on ne pourrait approcher autrement. Par exemple, la rencontre avec le peuple des Gabbra ne peut se faire qu'après de longues heures de route et un campement sauvage. Par ailleurs, l'alternance entre bivouacs et lodges permet de "récupérer" facilement. Cependant, il est primordial que le ou les véhicules soient confortables, car ce voyage nécessite de longs parcours en voiture. »

Catherine R : « Je n’ai rien contre un peu de confort ou des logements très particuliers comme celui à la fin du voyage au Conservancy II Ngwesi. Pour moi, la tente ou le logement chez l’habitant ne sont pas des obstacles… quand cela se justifie par la découverte d’un lieu ou d’une population. Soit il n’y a aucune autre possibilité et il vaut mieux une tente qu’un boui-boui crasseux, soit c’est préférable pour plus de proximité dans la rencontre. Mais après 4 jours d’eau tiède, la première gorgée d’une bière fraîche c’ est super. Pour la chaleur, elle est sèche donc beaucoup plus supportable que la chaleur humide ; il y a toujours eu du vent et de la fraîcheur (relative) pendant les nuits. Rendre le voyage plus confortable serait oublier le désert de Kaisut et surtout Chalbi et les Gabbra, oublier les pistes – la poussière – les cahots… Dans ces lieux, je ne pense pas qu’on puisse avoir d’autres conditions… Non loin d’un village gabbra nous avons passé les deux nuits en camp sauvage sous des acacias encore bien verts des anciennes pluies ; les campements turkana sont dans un isolement et une aridité tels qu’on s’interroge sur leur mode de vie dans de ces lieux, mais nous avons été dans un lieu magnifique, près du village turkana de lac Logipi. Il faut également dire un mot et des compliments pour l’équipe logistique qui, dans ce genre de voyage, est très occupée et a toujours été aux petits soins pour nous. » 

  
© Catherine Têton                                                                        © Catherine Ruelle

 

Pouvez-vous nous dire les impressions que vous avez ressenties concernant les paysages que vous avez parcourus pour rencontrer les tribus du Rift ?

Annie D : « Les paysages sont inimaginables, violents dans leur austérité, fascinants, surtout autour du lac. Ces étendues de bombes volcaniques nous font remonter le temps. C’est magique… »

Michelle et Bernard : « Impressions très variées car les paysages sont très contrastés, leur seul point commun étant une densité de population très faible. Le plaisir de la découverte était constant. »

Catherine T : « Très beaux paysages, même si ce désert est long à parcourir sans différences – J'ai vu beaucoup de déserts et cela me fascine toujours, mais je n’ai pas ressenti ce sentiment fort, car beaucoup de kilomètres avec environnement identique. Mais j’étais conditionnée, donc j’ai accepté et cela correspond à la réalité du pays sec, pauvre, etc… »

Annie B : « L'impression la plus forte que j'ai ressentie est la rudesse des conditions de vie et la recherche perpétuelle de l'eau et des pâturages : huttes posées au milieu des champs de lave noire chez les Turkana, creusement de puits de cinq mètres de profondeur dans le lit de rivière asséchée sous la chaleur intense chez les Rendille et Samburu, troupeaux en déplacement constant. »

Dominique B : « Je réponds ici pour les paysages du nord, au-dessus d’une ligne lac Logipi/Marsabit pour fixer les idées. Un émerveillement devant ces paysages minéraux, dépouillés et abstraits, où la géographie nous permet de voir à livre ouvert la genèse de notre planète, telle que nous la connaissons actuellement. De plus, c’est là qu’est apparue la vie humaine avant d’essaimer, et ces paysages n’ont que très peu changé depuis nos origines. Je me suis senti très petit devant cette grandeur immuable et j’espère que ces lieux seront préservés dans leur état actuel le plus longtemps possible, pour le plus grand plaisir des voyageurs… »

Catherine R : « Il y a la platitude du désert de Chalbi qui en langage gabbra signifie "nu et salé", une zone désertique marquée par l’isolement, l’aridité, le sable, l’argile, la poussière, du sel, des pierres noires, de maigres arbustes, des arbres au tronc torturé démontrant leur lutte pour survivre entre deux pluies ; avec, au loin, des huttes faites de branchages recouvertes de tissus usés, de morceaux de carton, de sacs en plastique. Il y a les pistes du rift caillouteuses ou lisses, dans un environnement de terres, de  sables, de rochers rouges ou noirs avec par endroits des zones plus vertes, des arbres plus nombreux, plus beaux, des buissons gris, verts ou jaunes et des termitières très hautes, en forme de tours. Parfois, au loin, des antilopes, un chacal, quelques oiseaux qui se confondent avec le décor pour échapper à des prédateurs qu’on ne voit pas. De la présence humaine avec de-ci de-là des troupeaux de chèvres, qui montent à l’assaut de collines pierreuses, ou des dromadaires. La piste, (très difficile), qui va du village Parkapi jusqu’au lac Logipi (un must pour qui aime les endroits qui sortent de l’ordinaire sur cette planète)... puis l’apparition du lac avec ses couleurs nuancées et ses flamants roses. Non loin, une petite oasis, avec un troupeau de dromadaires et leur gardien –  un paysage top pour moi... Les réserves  de Samburu et Buffalo Springs avec les animaux divers et en nombre ; et belle rivière Ewaso Ngiro avec ses plans d’eau et ses bancs de sables ocre jaune. » 

Le lac Turkana est un lieu assez mythique dans l'imaginaire des voyageurs aimant les « bouts du monde »... Qu'est-ce que cela fait de se trouver sur ses rives ?

Catherine R : « L’impression d’être au bord d’une mer de par son immensité avec des rivages pierreux. Quant à sa couleur jade "rêvée" elle était au RDV pour l’expédition à Central Island et lors des danses turkana exécutées  sur un promontoire au-dessus du lac {intensément} vert. Mais aussi des variations du bleu foncé (quand nous avons visité le village El Molo) au bleu clair. Avec Central Island nous avons navigué sur ces eaux et au retour avec des vagues assez importantes, on réalise sa puissance et sa dangerosité. » 

Dominique B : «...comme pour tous les lieux mythiques dont on a rêvé, la satisfaction et le sentiment du privilège de l’avoir vu. »

Annie D : « J’avais approché le lac par l’Éthiopie, mais c’est très différent et je n’avais pas ressenti cette émotion, ce sentiment d’être des ères en arrière, bien avant les hominidés. »

 


Splendeur du lac Turkana © Dominique Brun


L'expérience des tribus


Avez-vous apprécié le contact avec les tribus animistes du Rift oriental? Quel accueil vous ont-elles fait ? Avaient-elles de la curiosité à votre égard ?

Toutes les personnes de ce groupe avaient déjà l'expérience de tribus animistes, en Éthiopie du sud et parfois ailleurs.

Dominique B : « Lors de mes précédents voyages au Kenya, j’avais eu des contacts avec les Masaïs, les Samburus et les Rendille. Dans la mesure où ce voyage était centré sur la découverte des tribus, les contacts avec ces dernières étaient bien mieux organisés que dans mes voyages précédents : la disposition d’un guide de la tribu ainsi que d’un interlocuteur désigné dans le village (généralement le chef d’une famille importante) nous a permis d’établir un dialogue et de satisfaire un premier niveau de curiosité sur leurs coutumes. Bref j’en ai appris beaucoup mais j’ai toujours faim ! Je n’ai pas ressenti d’intérêt particulier des tribus à notre égard : il m’a semblé que les personnes continuaient à vaquer à leurs occupations sans trop s’occuper de nous, consentant à se laisser photographier quand nous leur demandions. C’est peut-être très bien comme cela puisque nous demandons de l’authenticité. »

Bernard et Michelle : « Le contact avec les tribus a été très bon, les relations ont été très sympathiques, car bien préparées, dans les villages visités qui ont déjà été en contact avec des touristes mais il n’a pas été possible de s’arrêter n’importe où au risque d’avoir des problèmes. »

Catherine T remarque que par rapport à d'autres expériences il y avait « plus de distances avec les ethnies (sauf avec les enfants) », Annie D. que, dans l'ensemble « les villageois sont très méfiants », mais si « le contact avec les tribus est difficile, dès que l'on reste quelques heures, voire 2 jours, les habitants se montrent moins farouches, plus curieux. C'est pour cela qu'il faut davantage de temps au même endroit. » (Annie B)

En effet, comme le souligne pertinemment Catherine R, « le contact c’est du temps pour s’apprivoiser de part et d’autrui » et les différentes rencontres ont eu, pour elle, une texture différente selon que ces dernières avaient déjà, ou non, un peu de pratique de l'accueil des étrangers et selon les moments de passage du groupe. Néanmoins, dans chaque lieu, les uns et les autres ont eu à cœur de leur faire découvrir leurs modes d'existence au quotidien : scènes aux différents puits, ouverture matinale des enclos des animaux, rentrée des pâturages, traite des chèvres ou des chamelles, danses, jeux avec les enfants, quelques discussions autour d'un thé... 

Par ailleurs, comme Annie D, elle souligne que malgré notre envie d'emporter photographiquement beaucoup de ce que nous voyons, il est sans doute préférable, dans la relation à ces peuples surprenants, de ne pas être « obsédé » par l'acte photographique et d'envisager de revenir avec « des photos "rentrées" c’est-à-dire que je n’ai pas faites par respect des gens... ».


Dans une case Rendille © Michelle Fabvre

 

Avez-vous préféré certaines tribus à d'autres ? Y-en-a-t-il une avec laquelle vous seriez resté.e plus longuement ?

Catherine T : « Toutes les ethnies avaient un intérêt, je n’ai pas de préférence, chacun a sa valeur et nous devons les accepter et c’était une bonne expérience de rencontrer toutes ces différences. »

Cependant, Michelle, Bernard et Annie B ont eu leur petite préférence – avec, sur le podium, les Turkanas, puis les Rendille et les El Molo. Annie D a particulièrement apprécié « le petit village tankanan, un lieu accueillant {où elle} serait bien restée plus longtemps ».

Dominique B résume un sentiment assez partagé par les participants : « Je n’ai pas préféré certaines tribus à d’autres, mais il y en a que j’ai trouvées plus intéressantes : les Turkana par exemple, dont la culture originelle a probablement été peu modifiée, compte tenu de leur relative arrivée tardive au Kenya et de leur isolement géographique. Le petit village que nous avons visité près du lac Logipi voit manifestement passer très peu de voyageurs et j’ai eu le sentiment de voir vraiment quelque chose d’exceptionnel. Idem pour les El Molo réduits à quelques centaines/milliers (?) d’individus et qui luttent pour la survie de leur ethnie en mariant leurs filles à des Turkana. »

Qu'avez-vous pensé des conditions d'existence de ces tribus ? Quelles sont les tâches traditionnelles liées à la subsistance ? Outre ces dernières, comment se manifeste la vie sociale de ces hommes et femmes ? Les coutumes vous ont elles paru encore solidement maintenues ou déjà fragilisées ?

Bernard et Michelle : « C'est l’adaptation contrainte pour vivre avec des ressources limitées. Les conditions d’existence sont très dures. Leurs tâches principales consistent à chercher de l’eau, parfois très loin, et à faire paître leurs troupeaux qui leur assurent leur nourriture, lait et viande. Les céréales sont achetées grâce à la vente de leurs animaux. Il n’y a ni légumes ni fruits. Pour le moment leurs coutumes ont l’air de se maintenir, très peu d’enfants étant scolarisés. »

Cette impression de permanence n'est pas entièrement partagée par Annie D : « Entre ce qui est décrit dans des livres qui ont plus de 20 ans et ce que j’ai pu percevoir, je pense que tous ces peuples, au moins leur culture, sont en voie de disparition…». Et Catherine R note : « On peut observer quand même les prémisses de l’abandon du costume traditionnel – et comme ailleurs, davantage chez les garçons ; les femmes conservant encore des attributs (coiffure, bijoux d’oreille, colliers) qui marquent leurs appartenances. Et un enfant qui va à l'école n'est pas remplacé par quelqu'un d'autre dans sa tâche économique de gardien des troupeaux. »

 
© Annie Balande                                                                 © Catherine Têton

Dominique B : « La dureté de leur environnement les réduit à une agriculture et un élevage de subsistance. Je me suis surtout attaché à comprendre les coutumes en leur état actuel et je n’ai pas de données spécifiques sur leur évolution. Nous avons visité un village habité seulement par des femmes qui viennent s’y protéger des coutumes de leurs tribus : mutilations génitales, pas d’éducation pour les filles, mariage des fillettes, manque de soins pour les femmes… J’ai aussi lu un article disant qu’il y a déjà plus d’une cinquantaine de tels villages dans tout le Kenya. Il me semble que si une évolution favorable des coutumes doit arriver, elle trouvera certainement son origine dans cette prise de conscience des femmes, plus que dans une volonté de changement des jeunes qui n’ont de toutes façons aucune exposition à un autre mode de vie. »

Catherine R : « Les tâches  et les rôles sont globalement bien séparés ; les femmes ont en charge la maternité et les enfants, l’eau, la traite du petit bétail, le barattage et la préparation de la nourriture, l'entretien du feu. Les hommes ont un périmètre plus large avec – à l’extérieur du village ou du campement pour la conduite du bétail dans les pâturages, parfois très loin – la traite des chamelles (plus nobles que les chèvres), le montage de l'armature de la maison, la pêche. Tout tourne autour du bétail qui représente la possibilité d'acquérir des femmes et donc des enfants. Le matin très tôt, le bétail part en quête de nourriture, accompagné de ses gardiens plus ou moins jeunes en fonction du bétail – jeunes enfants pour les chèvres et guerriers pour les dromadaires ou vaches... Quand l'eau se fait rare, quand les troupeaux ont épuisé la végétation environnante, ou simplement quand le campement devient trop sale, en semi-nomades ils se remettent en quête d’un nouvel endroit propice. »

Catherine T : « La rudesse de l’environnement, le peu d’eau et de nourriture, le manque d’activité autre que l’élevage ne peuvent pas les épanouir même s’ils n’ont pas connaissance de ce qui se passe à l’autre bout du monde, mais le téléphone est déjà là. Par contre, il est intéressant que les familles donnent la possibilité à un enfant de pouvoir poursuivre des études, cela est une évolution positive. Je voyage dans le monde entier depuis 44 ans et malheureusement, l’évolution est faible, dû surement à la culture, la religion, les coutumes qui sont ancrées dans toutes les populations pauvres du monde. »


Désir d'ailleurs dans un regard © Annie Delale

 

Vous avez assisté à des danses, des cérémonies... Qu'est-ce qui vous a le plus marqué.e, voire impressionné.e dans ces manifestations ?

Dominique B : « Difficile à exprimer, car ces danses sortent tellement de nos références culturelles… Sinon, impossible de ne pas remarquer les costumes qui, loin d’apparaître artificiels, semblent faire partie du corps même des danseurs, tellement ils les mettent bien en valeur. J’ai également été frappé par la monotonie des chants et du rythme de leurs danses qui semble les conduire doucement à un état de dépassement dans lequel la danse n’est plus un spectacle, mais devient une communion. »

Bernard et Michelle : « Les danses que nous avons vues sont très dépendantes de l’humeur des danseurs du moment ce qui est très bien, les attitudes et expressions naturelles sont extraordinaires pour un photographe, elles dégagent beaucoup de sensualité, la joie des danseurs est communiquée aux touristes sans intermédiaire. » 

Annie D : « Chez les Turkana, c’est le plaisir qu’ils ont de partager la danse, l’énergie incroyable qui s’en dégage, on a l’impression d’être un peu oubliés et que quelque chose de fondamental circule entre eux, c’est très puissant ; Je suis moi-même danseuse... »

Catherine T : « Rien de particulier, il est vrai que si je choisis ce type de voyage ethnique avec danses et cérémonies, c’est pour la découverte de leur coutumes à travers leurs costumes, la musique africaine (que j’ai du mal à apprécier), mais j’apprécie plus la vie au quotidien, les gens qui déambulent dans leur environnement. » 

Danses Turkana © Catherine Têton
Danses turkana © Catherine Têton

 

Synthèse

Quels sont les moments et/ou rencontres que vous retiendrez plus particulièrement de votre voyage ?

Catherine R : « Tous et toutes, mais les moments les plus partagés ont été avec les femmes samburu, les Turkana de Parkapi, dans les villages rendille et avec les Masaï. Le top des paysages, en restant limité au nord et hors réserves : le lac Turkana, le Logipi ; les pistes rouges avec la végétation et les collines... »

Annie D : « Les bivouacs au bord du lac Turkana, le petit village turkana et le lac Logipi, le village rendille au milieu du désert lors de la panne de voiture... »

Dominique B : « Un moment magique, un terre-plein désert et venté dominant le lac Turkana et faisant office de grandiose scène de danse ; des danseurs qui dansent au rythme de leurs chants monotones, le vent faisant flotter les voiles colorés des femmes ; les danses qui s’éteignent doucement avec la chute du soleil ; les dos des danseurs qui rentrent en groupe au village après la cérémonie… »

Annie B : « Sans aucun doute, le bivouac près de Tuum avec ces deux après-midi passées avec les Turkana : rentrée des troupeaux de chèvres le soir et traite des bêtes, danses sympathiques et pleines de spontanéïté. Et également, le magnifique paysage du lac Logipi à proximité. Le village El Molo qui méritait qu'on y passe plus de temps. Les trois jours dans le Ndoto Camp qui ont permis d'aborder cette région de façon plus approfondie et en prenant notre temps. ("puits chantants", découverte d'un campement rendille dans le désert de Kaisut...) »

Catherine T : « Tout, il faut savoir apprécier et accepter toutes les situations qui permettent de relativiser notre quotidien... Je suis photographe – particulièrement les portraits sans pause. Je ne prends jamais une personne en face, elle ne me voit jamais, j’ai un grand télé et je veux capter des situations. Une manière de montrer à mes connaissances ce qui se passe à l’autre bout du monde et leur faire toucher qu’ils doivent arrêter de râler. »

Michelle et Bernard : « Tout était intéressant. Nous avons apprécié les safaris et les lodges confortables pour la détente. »

 
© Catherine Ruelle                                                                                    © Dominique Brun

Une anecdote à partager ? 

Catherine R : « L’apparition d’un mécanicien sous la voiture en plein désert de Kaisut  (vive le portable qui permet la communication dans ces zones) et la voiture venue de nuit depuis Nairobi en remplacement. Les autres petites pannes nous ont fait perdre plus de temps que cette panne radicale... »

Un conseil à donner à de futurs voyageurs ? 

Dominique B : « J’aime bien me documenter avant le départ afin de mieux profiter de ce que je vois. C’est particulièrement vrai sur ce type de voyage orienté vers la connaissance des tribus. »

Bernard et Michelle : « Inutile de s’encombrer de sièges pliants, de gourdes. Les cadeaux sont carrément à proscrire pour ce voyage, l’achat de souvenirs étant par contre à prévoir dans certains villages. Les risques de pannes des véhicules à cause des pistes difficiles et de leur état est très important. Il est bon de le savoir pour rester de bonne humeur ce qui a été le cas pour tout le groupe lorsque les pannes ont eu lieu. Le guide a remarquablement géré tous ces problèmes y compris celui où le pont arrière d’un des 4X4 s’est brisé. »

Catherine T : « Pour des personnes qui ne sont pas habituées à affronter cette austérité, je ne conseillerais pas d’aller jusqu’au lac Turkana, car trop de transport et qui plus est, peu de contact avec la population, puisque c’est le chef du village qui décide et parle. Ce voyage est réservé à des personnes qui s’adaptent à tout, comme moi – et donc voyage réussi pour moi. »

Annie D : « Allez-y à pied et une année de festival ! »

   
© Annie Balande                                         © Catherine Têton                                       © Annie Delale

Souhaitez-vous ajouter quelque chose ?

Dominique B : « Un tel voyage "ethnologique" est forcément tourné vers le passé et centré sur des populations très réduites. Néanmoins, le Kenya est un pays très intéressant et je trouve dommage que notre accompagnateur n’ait pas élargi le sujet et ne nous ait pas expliqué en détails son histoire et sa géographie : il y a tant de choses à dire et ce n’est pas tous les jours que l’on va au Kenya ! »

Bernard et Michelle : « La visite de l’île Central Island est discutable car les embarquements et débarquements du matériel demandent beaucoup d’efforts et il serait peut-être judicieux de ne pas y camper une nuit… Personnellement nous serions bien restés un jour de plus dans l’un des village pour partager plus profondément la vie de l’une de ses familles. »

Alors qu'Annie B. aurait souhaité « avoir plus de temps à passer dans les petites villes ou villages en individuel», Annie D. malgré quelques déceptions pendant le voyage, « garde de merveilleuses images et émotions ».

Nous laissons le dernier mot à Catherine R : « Si on m’assure un voyage complémentaire avec d’autres régions du Kenya et A-R Nairobi–Loyangalani pour le festival, je pourrais très bien y retourner... »

Merci à toutes et à tous de ces regards entrecroisés entre mots et images, de ce riche partage d'expériences et de réflexions.

  
© Catherine Têton                                                                             © Catherine Ruelle


Cette découverte du Nord Kenya peut se faire en 4X4, comme nos voyageurs de juin, à la période ou pas du festival (pour ce dernier, date encore indéterminée) ou au fil de deux randonnées, une chamelière avec les Rendille et une ânière avec les Turkana : 

Si le parcours de randonnée est plus exigeant physiquement, les deux voyages nécessitent une certaine endurance à des conditions de voyage simples et parfois rudes et une bonne souplesse d'esprit, car les imprévus et les questions font encore partie de l'aventure du Rift.

Rencontre dans la désert © Catherine Ruelle
Rencontre dans le désert © Catherine Ruelle

« Car notre but n’était pas simplement l’Orient, ou plutôt, notre Orient n’était pas seulement un pays et quelque chose de géographique, c’était la patrie et la jeunesse de l’âme, il était partout et nulle part, c’était la synthèse de tous les temps. » Hermann Hesse

* Le Festival des peuples a été instauré en 2008 et permet aux différentes tribus de la région du Turkana de se rassembler pour exhiber dans des parades, des danses et des chants, la beauté de leurs parures traditionnelles et le maintien dynamique de leurs croyances et coutumes. Il se déroule habituellement début juin. Entre "sortie du Covid" et élections présidentielles en août, les autorités ont décidé, pour raisons financières, de l'annuler cette année. Nous espérons qu'il aura lieu en 2023, dans toute sa flamboyance ranimée.