25 mars 2020 - Asie centrale, Kirghizistan, Peuples et fêtes

En mars 2008, Maud et Barbara, responsable du secteur Pamir, Pakistan et Kirghizistan chez Tamera, se lancent sur une traversée de l’Himalaya à la rencontre des femmes de ces hautes terres.

Pendant un an, seules et en autonomie, elles relatent leurs aventures sur leur blog Parler d’Elles, puis au retour, à travers des conférences dans différents festivals et le livre Himalaya, regard de femmes, dans lequel elles présentent quinze portraits de femmes parmi les multiples aventures partagées avec les femmes et les hommes rencontrés au Kirghizistan, en Chine, au Xinjiang et au Kham, au Pakistan, en Inde, au Ladakh-Zanskar et au Sikkim, et au Népal.

Dans ce premier chapitre, nous rencontrons trois femmes au Kirghizistan, un territoire où la culture nomade et l’art ont encore toute leur place dans le cœur des gens et des paysages. Du Tian Shan aux vallées d’alpage, nos voyages et treks au Kirghizistan prolongent cette approche du pays par les rencontres nomades, les itinéraires à pied, les traditions vivantes et les grands espaces d’Asie centrale.

Kirghizistan

Notre traversée de l’Himalaya commence par un petit écart en Asie centrale, car le Kirghizistan est un pays qui nous attire et qui fait naturellement le lien avec la Chine et le Xinjiang que nous atteindrons ensuite par le col d’Irkeshtam et la vallée d’Alay.

Premiers portraits de femmes qui mettent au goût du jour l’art kirghize et des motifs traditionnels qui ont su traverser les siècles. Des rencontres prometteuses qui ne seront que le début de centaines d’autres pour les moins inattendues…

Natacha, Bichkek

« En Kirghizie, vous ne pouvez refuser le pain et le thé, par contre vous pouvez décliner la vodka ! »

Si nous ne savons pas encore quelles seront toutes les femmes dont nous aimerions faire le portrait, à Bichkek, notre premier rendez-vous est déjà fixé. Natacha nous accueille à la Maison des voyageurs, autour d’un bon café. Gênée, elle parle d’une petite voix, ne sait trop où regarder, puis se libère enfin de l’objectif de la caméra qui l’observe. Nous sommes rapidement séduites par cette jeune femme douce, qui nous parle avec amour et conviction de son pays et de son association créée en 2000 avec son mari, qui est Français.

La Kirghizie est un pays de nomades. Depuis des millénaires, les Kirghizes vivent dans des bozuis, des habitations traditionnelles similaires aux yourtes. De forme ovoïde et relativement légères, elles sont montées dans les alpages pour la transhumance en été, ce qui correspond à la période du jailoo.

Le troupeau a toujours été au cœur de la vie des nomades. Lorsque les hommes s’occupaient des bêtes, les femmes récupéraient la laine pour subvenir aux besoins quotidiens. Bottes, chapeaux, vêtements, isolation et décoration de la yourte : tout était confectionné à base de feutre. C’est une tradition qui s’est perpétuée jusqu’à aujourd’hui encore, pour en faire un véritable art vivant.

C’est dans ce cadre que la Maison des voyageurs accompagne les femmes qui souhaitent faire vivre l’artisanat local et développer le tourisme, en proposant des hébergements chez l’habitant, par exemple, pour apporter un revenu additionnel dans le foyer.

Le message de Natacha est simple : « Lorsque tu es en harmonie avec toi-même, tu peux tout réussir et faire déplacer des montagnes. »

Dans cette initiative, toute la famille s’y retrouve. Les mères peuvent investir dans l’éducation et la santé, en particulier pour leurs enfants. Fières de travailler et de mettre en valeur leurs créations, elles acquièrent une indépendance financière ; les maris ont moins de pression et, reconnaissant les qualités de leurs femmes, pour ceux qui en doutaient, participent volontiers à cette nouvelle activité.

C’est avec la même énergie que cinq femmes sont venues nous parler de leurs actions pour faire connaître et vivre leur art : le feutre. Cette matière couramment utilisée en Asie centrale résulte de l’application d’eau chaude sur la laine ; le mélange, foulé et séché à plusieurs reprises, permet d’obtenir une matière dense, résistante et isolante. Ce procédé s’appelle le kiiz. Ensuite, une fois les pièces découpées, assemblées et cousues à la main, on passe au dernier stade : la confection du shirdak, le fameux tapis kirghize.

C’est Natacha qui nous traduit ce qui se dit, mais nous comprenons, au ton de la discussion, que ces femmes sont motivées et convaincues par ce qu’elles font.

Kazira, Anara, Bourma, Ainash et Erkebu : il n’y a pas de doute, toutes ces femmes aiment leur métier. Créatrices de foulards, de chaussons, de chapeaux, au-delà du côté affectif que cela comporte de faire vivre une tradition ancestrale, elles sont avant tout heureuses de concevoir et diriger leur entreprise après des années de difficultés. Cela n’a pas été facile pour nombre d’entre elles, et pour mieux nous en parler et nous intégrer à leur démarche, Ainash et Erkebu nous proposent de les suivre dans leur atelier…

Erkebu, Bichkek

« Les kirghizes naissent sur le feutre et meurent sur le feutre. »

Pas facile de trouver l’atelier d’Erkebu à la sortie de Bichkek. Le marchoutka, bus local, nous pose dans un endroit qui semble laissé à l’abandon. La seule information dont nous disposons est que « l’atelier est à côté d’un bâtiment rose ». Seules entre la route et les bâtiments abandonnés, nous ne lâchons plus les deux uniques personnes qui viennent d’apparaître derrière un entrepôt. Puis, d’une entrée que rien ne laissait supposer comme lieu du rendez-vous, Erkebu apparaît enfin.

Cette fois, Natacha n’est plus là pour faire l’intermédiaire dans notre discussion. La petite femme au regard dur nous amène au sous-sol en silence et, devant la pièce qui se joue dans les salles souterraines, nous en apprenons beaucoup.

Erkebu et son équipe créent des personnages en feutre à l’image des familles kirghizes, ainsi que des tapis décoratifs agrémentés de dessins traditionnels issus de la yourte. Diplômée depuis 1975, Erkebu est peintre de formation. Toute sa vie est représentée dans ces motifs, dans son art qu’elle valorise plus que tout : « Mon métier, c’est toute ma vie, mon gagne-pain, mon plaisir. »

Elle est réputée dans la profession et, par le biais de son association Kyrgyz Heritage, qui crée des programmes de formation, d’éducation et d’insertion pour les femmes kirghizes, elle gère aujourd’hui un établissement qui fait travailler dix-sept femmes, dont plusieurs handicapées.

Car, à l’évidence, pour elle : « Les Kirghizes sont talentueuses. Chaque femme qui sait tenir une aiguille est capable de créer et de trouver son propre style, sa propre marque. » C’est une certitude pour nous aussi. Les femmes, en cousant soigneusement par-dessus les lignes au crayon qui délimitent les motifs dessinés, transforment un simple croquis en un tapis magnifique.

D’autres encore arrangent les petites figurines, qui, petit à petit, prennent forme et vie sous leurs doigts. Nous sommes ébahies devant toutes ces couleurs, ces matières et ce talent. La force et la grâce que l’on retrouve dans tous ces produits sont un bel exemple de l’image que nous portons maintenant sur ce peuple si discret.

Ainash, Bichkek

« Moi, je ne voyage pas, mais mes produits, eux, ils voyagent. »

Foulard noué sur ses cheveux gris, les rides qui marquent si bien le visage d’Ainash en disent long sur son parcours. Certainement la plus âgée des cinq femmes qui se joignent à nous chez Natacha et Philippe, elle ressemble à une grand-mère, une babouchka.

Professeur à l’école à côté de Bichkek, elle a décidé de changer d’orientation il y a quinze ans. « Je ne demande rien à personne, je fais toujours tout moi-même. » Ainash a d’abord investi dans un mètre carré de feutre en apprenant le métier avec sa maman. Depuis, elle a fait un bout de chemin et son entreprise compte aujourd’hui dix à quinze femmes selon les commandes.

L’objectif, avant tout, est de mettre au goût du jour le motif traditionnel kirghize pour le vendre au-delà des frontières. Elle sait, comme les autres, que malgré le temps et les difficultés, la tradition est une valeur sûre à laquelle on revient toujours.

À deux pas de la Maison des voyageurs, c’est dans une enceinte familiale que son entreprise s’active. À même le sol, ou debout, toutes les femmes s’attellent à la tâche. Formées par Ainash elle-même, elles sont également rémunérées, logées, nourries et blanchies. Ce qui coûte le plus cher, c’est la matière première : le feutre, qui s’achète 400 soms le mètre carré. Mais ce qui a le plus de valeur, c’est le temps que consacrent ces femmes à la valorisation de leur art et de leur travail, car ici, comme chez Erkebu, il n’y a pas de machines : tout se fait à la main.

Dans une première pièce, une femme découpe le feutre ; à côté, deux autres tirent la laine pour en faire le fil ; d’autres encore cousent le shirdak. Couleurs vives sur fond sombre, les tapis très colorés sont des pièces magnifiques. Selon la taille et la précision du motif, une tapisserie peut prendre entre deux semaines et deux mois de travail.

Ainash s’est fait connaître sur un salon réputé, à Almaty, au Kazakhstan. Cela lui permet aujourd’hui d’exporter ses produits : « Moi, je ne voyage pas, mais mes produits, eux, ils voyagent ! J’aimerais aussi… », consciente que cela restera un rêve.

Accueillante jusqu’au bout, Ainash nous invite à boire le thé chez elle, en famille avec sa fille et ses petits-enfants. Dans sa modeste maison, les broderies et les tentures témoignent de cette culture qui leur est chère. C’est notre premier rituel du chai, le thé de bienvenue kirghize.

En tailleur, nos mains se réchauffent en portant les bols fumants légèrement fendus. Nous soufflons sur cette eau, symbole de fraternité et de partage, et laissons fondre le beurre et le pain tiède coupé en morceaux par sa fille. Cinq jours seulement que nous sommes dans ce pays et, au milieu de ce décor sommaire, de cette tristesse que l’on pourrait ressentir, les couleurs, les dessins et les sourires sont réjouissants. Dehors il fait beau, dedans il fait chaud, la vie n’est pas si morose.

femmes kighizes
Kirghizistan Maud et Barbara
© Maud Ramen et Barbara Delière