Jérôme est parti avec un petit groupe de voyageurs en reconnaissance à la découverte des recoins alors accessibles de l’État Kayah, en Birmanie, aux confins de la partie sud de l’État Shan et de la partie nord de l’État Karen. L’un des buts du voyage était de découvrir plus en profondeur l’État Kayah, avec plusieurs jours d’immersion, notamment à l’occasion de fêtes locales.
Nous avons aussi initié un nouveau trek dans la région habitée par les Pa-O, au sud du lac Inlé, avant d’achever notre périple par une incursion dans le nord de l’État Karen. Ce retour de reconnaissance s’inscrit dans notre approche des voyages en Birmanie à la rencontre des peuples Shan, Kayah, Kayan, Kayaw et Karen, entre fêtes, marchés, villages et itinéraires de montagne.
Nous avons pu assister à deux fêtes annuelles, le Kayan National Day et le Kayaw National Day, ainsi qu’à la préparation de deux autres fêtes. Nous avons également arpenté plusieurs grands marchés qui ont lieu tous les cinq jours, à Dimawsoe, Pekhon, Sagar et Loikaw, et assisté à l’exubérance des célébrations de Thingyan, le nouvel an birman, avec ses aspersions d’eau pendant quatre jours.
Nous avons rayonné en étoile vers les régions accessibles, en passant une à deux journées complètes chez chacun des peuples principaux, Kayan, Kayah et Kayaw, dans des villages assez éloignés. Nous avons aussi rencontré le peuple Lisu à l’est du lac de Sagar. Avant de rejoindre l’État Kayah, nous sommes partis en randonnée de Pinlaung vers Sagar, dans la partie méridionale du lac Inlé. Nous avons ensuite quitté cette région directement par la route vers la plaine de Toungoo, avec un détour par la région de Thandaung Gyi, au nord de l’État Karen.

Un nouveau trek de Pinlaung vers Sagar
Nous avons atteint la bourgade montagnarde de Pinlaung directement par la route depuis Nay Pyi Daw, nouvelle capitale surdimensionnée et surréaliste de Birmanie, avec une nuit en chemin près de sources d’eau chaude. De là, nous sommes partis en trek vers les rives du lac de Sagar, prolongement méridional du lac Inlé.
Ce lac est né de la construction d’un barrage sur la rivière Bilu, qui s’échappe du lac Inlé, édifié par les Japonais au titre des réparations de la Seconde Guerre mondiale. Au cours du trek, nous avons rencontré des montagnards Pa-O, peuple le plus nombreux à vivre dans les collines et montagnes qui entourent le lac Inlé.
Il s’agissait d’un itinéraire nouveau, sans touristes, organisé avec l’aide de l’association Pa-O, avec laquelle nous organisons nos treks au sud et à l’est du lac Inlé. Cette approche permettait d’entrer dans une Birmanie de collines, de villages et de chemins, loin des itinéraires les plus fréquentés.

Villages Lisu à l’est du lac de Sagar
Au sud des pagodes de Sagar, nous avons atteint le monastère de Phayataung. Financé par différents canaux d’ONG, il permet à de nombreux étudiants montagnards et habitants des rives du lac de poursuivre leurs études.
Depuis ce monastère, nous nous sommes enfoncés en véhicule 4x4 dans les montagnes situées à l’est, à la rencontre du peuple Lisu. Le costume des femmes est très coloré. Ce peuple tibéto-birman est très présent dans le bassin du fleuve Salouen, du Yunnan jusqu’au sud de l’État Shan.
Cette incursion ouvrait une autre lecture de la région de Sagar : non seulement celle des eaux, des pagodes et des villages lacustres, mais aussi celle des montagnes voisines, habitées par des peuples longtemps restés à l’écart des grands parcours touristiques.

Fête du Kayan National Day à Moe Bye
Dans la bourgade de Moe Bye, à la frontière entre États Shan et Kayah, nous avons assisté aux festivités annuelles du Kayan National Day, qui rassemblent les différents sous-groupes du peuple Kayan. Parmi eux figurent les Latha, les Geko, les Ka Ngan, mais aussi les célèbres Kayan Lahwi, dont les femmes furent surnommées “femmes-girafes” par l’explorateur Vitold de Golish dans les années 1950.
Nous avons été surpris par la foule présente et par la diversité des groupes Kayan. Beaucoup de ceux qui sont partis travailler ailleurs en Birmanie ou à l’étranger reviennent pour l’occasion. La fête devient alors un moment de rassemblement identitaire, familial et culturel.

Nous sommes ensuite allés rencontrer les femmes Kayan Lahwi dans le village de Panpet, dont plusieurs hameaux ont adhéré à un projet écotouristique dont les retombées profitent à la communauté. Cette approche permettait de dépasser l’image figée souvent associée aux Kayan Lahwi, pour replacer leur présence dans un contexte villageois, social et communautaire.

Fête du Kayaw National Day à Hoya
Pour atteindre Htay Koe, il faut plusieurs heures depuis Loikaw sur une belle route de montagne sinueuse. C’est une région très isolée, aux portes de l’État Karen, longtemps marquée par les conflits et les restrictions d’accès. Elle est habitée par le peuple Kayaw, appelé aussi Bwe, dont certaines femmes portent de très beaux costumes, de nombreux bijoux et des anneaux de laiton sous les genoux.

Comme nous voulions assister aux festivités annuelles du Kayaw National Day à Hoya, qui se déroulent le soir et le matin, nous avons pu passer la nuit au village de Htay Koe, dans le cadre de programmes écotouristiques profitant aux communautés villageoises développés par une ONG.
En chemin, nous avons assisté à une communion de masse suivie d’un festin. Les Kayaw sont de fervents catholiques. Le soir, nous avons dansé au son lourd de cinq tambours de bronze. Un moment vraiment magique, dans un bel environnement montagnard et boisé.

Préparation de fête chez les Kayah
Nous devions également assister à une fête annuelle chez le peuple Kayah, dont les femmes furent surnommées “femmes-éléphants” par Vitold de Golish dans les années 1950, certainement parce qu’elles enroulaient traditionnellement des fils de coton laqué autour de leurs genoux. Ce qui est étonnant, c’est qu’il reste encore des femmes qui en portent toute la journée.
Les dates précises de ces fêtes étant assez changeantes, nous n’avons pas pu assister à la cérémonie elle-même. Nous avons en revanche vu sa préparation, avec l’érection de nouveaux mâts liés au culte animiste, avant un festin collectif et une procession musicale et dansante à travers le village.
Le village de Dawthamagyi fait également partie des programmes écotouristiques profitant aux communautés villageoises. Cette étape a permis de saisir, même en amont de la fête, l’importance des préparatifs, de l’organisation communautaire et des gestes rituels.

Vers le fleuve Salouen et le monastère d’Ywathit
Profitant de notre présence dans la région, et ayant pu en obtenir l’autorisation, nous sommes allés rejoindre le cours du fleuve Salouen à Hpa Saung, sur la route menant vers la frontière thaïlandaise. En chemin, nous avons fait un détour vers Ywathit, village dominant la rive occidentale du fleuve.
Nous y avons découvert un magnifique monastère en bois ancien, fréquenté par de nombreux pèlerins en cette période de nouvel an bouddhiste theravada. Le moine supérieur nous a confirmé qu’à l’époque coloniale anglaise, des bateaux remontaient le fleuve Salouen de Moulmein jusqu’à la région d’Ywathit.
Cette évocation ouvrait une autre perspective : celle des anciennes circulations fluviales, des liens entre plaine et montagne, et du rôle du Salouen dans l’histoire des marges orientales de la Birmanie.

Route vers le nord de l’État Karen
Loikaw et l’État Kayah figuraient autrefois comme un cul-de-sac, avec nécessité de repartir vers le nord pour quitter la région. Une route relie pourtant Loikaw directement à Toungoo, dans la plaine du fleuve Sittang, sur l’axe de Mandalay vers Yangon. C’est une belle route de montagne, aux paysages variés, d’abord aux confins des trois États Kayah, Shan et Karen.
Dans le premier village Karen traversé, nous avons assisté aux préparatifs d’une fête regroupant aussi des Kayaw et des Kayan des montagnes environnantes. Cette fête n’avait pas pu avoir lieu depuis vingt-cinq ans à cause des conflits ethniques contre la junte birmane. Ce moment donnait à la route une dimension particulière : quitter l’État Kayah par les montagnes, en traversant des territoires où les fêtes, les mémoires et les appartenances ethniques restent fortement présentes.

Incursion dans la région de Thandaung Gyi
Avant de rejoindre Toungoo, nous avons fait un détour pour découvrir la région de Thandaung Gyi, dans le nord de l’État Karen. Située en altitude, Thandaung Gyi est surtout intéressante pour son ambiance de station climatique coloniale anglaise et pour la vue dégagée à 360 degrés depuis les sommets.
Ce que nous avons trouvé plus intéressant encore fut d’aller découvrir un village Karen à mi-pente. Cette incursion a donné envie de pousser plus loin et de rester plus longtemps, tant la région semble offrir des possibilités d’approche plus fines des villages et des paysages du nord Karen.

Une mosaïque birmane de confins
Ce retour de reconnaissance montre la richesse des zones de contact entre États Shan, Kayah et Karen. Trek Pa-O, villages Lisu, fêtes Kayan et Kayaw, préparatifs kayah, monastères du Salouen, route de Loikaw vers Toungoo, villages Karen : chaque étape révèle une Birmanie de marges, de reliefs et de peuples.
Ces régions demandent une approche patiente, une préparation sérieuse, des relais locaux solides et une grande capacité d’adaptation. Elles offrent en retour l’une des lectures les plus fines de la mosaïque ethnique birmane, entre fêtes, marchés, montagnes, villages et mémoires de territoires longtemps restés à l’écart.


