14 mai 2020 - Culture

« Les anciens, qui ne connaissaient point la boussole, étaient obligés de naviguer le long des côtes ; et leur navigation était par-là très imparfaite. On prétend pourtant que des Phéniciens, envoyés par Néchao roi d’Égypte, firent autrefois le tour de l’Afrique, en partant de la mer Rouge ; et qu’ils furent trois ans à ce voyage : mais ce fait est-il bien vrai ? Les anciens, dit l’illustre auteur de l’esprit des Lois, pourraient avoir fait des voyages de mer assez longs, sans le secours de la boussole : par exemple, si un pilote dans quelque voyage particulier avait vu toutes les nuits l’étoile polaire, ou le lever et le coucher du soleil, cela aurait suppléé à la boussole : mais c’est là un cas particulier et fortuit. » L’Encyclopédie (éd.1)

Introduite en Occident au XIIe siècle par une voie qui reste encore méconnue, déjà connue en son principe des Chinois et des Arabes, la boussole est particulièrement exemplaire dans l’histoire des techniques ; en effet, elle ébranle l’idée obstinée que nous nous faisons souvent de « l’invention » d’un objet : loin de provenir d’un inventeur unique, l’instrument émergea et s’affirma progressivement, depuis la découverte précoce de la propriété physique de l’aiguille aimantée jusqu’à la « petite boîte » (bussola), depuis le cadre sacré de son application extrême orientale à l’usage pratique qu’en firent les marins d’Occident. S’orienter, « ne pas perdre le Nord », étant une grande affaire de l’homme, nous vous proposons une petite excursion au fil de cette heureuse invention qui eut ses heures de gloire, puisqu’elle nous ouvrit la navigation au grand large, engagea et assura nos expéditions vers les pôles et les terres inconnues, contribua à la cartographie des océans et de notre monde.
 

Sans boussole…
 

Rahan
 

À la fin de chacune de ses aventures, Rahan, le héros des temps préhistoriques, faisait tourner son coutelas sur une pierre. Il lui confiait le soin de trouver la bonne direction pour poursuivre son chemin. Dans ce geste, se concentre le double souci humain d’associer ensemble l’avenir et l’espace : sur quelles terres et vers quel horizon irai-je demain ? L’orientation donnée par la pointe du couteau prend force d’un destin qui sauve de l’indécision et transforme l’errance en voyage.

Dans son voyage vers Tombouctou, René Caillié dissimule sa boussole bien que les gens du désert n’en eussent pas besoin pour s’orienter : « Dans la crainte qu’on ne vit ma boussole de poche si je la tirais pour la consulter, je me réglais le jour sur le soleil, et la nuit sur l’étoile polaire. C’est sur cette étoile que les Arabes se dirigent dans toutes leurs courses à travers le désert ; les plus anciens guides des caravanes vont en avant pour indiquer la route aux autres ; une dune, un rocher, la différence de la couleur du sable, quelques touffes d’herbe, sont pour eux des signes infaillibles et auxquels ils se reconnaissent. Sans boussole, sans aucun autre moyen d’observation, ils ont une telle habitude de remarquer les plus petites choses qu’ils ne s’égarent jamais, quoiqu’il n’y ait aucune route tracée, et que les pas des chameaux soient en un instant comblés et effacés par les vents. » (Voyage à Tombouctou, chap. XXII) 

De boussole, il n’est donc pas nécessairement besoin lorsque les nuits sont claires et que le firmament se lit comme une carte. C’est ce que faisaient les marins autrefois, mais, du coup, ils ne pouvaient s’éloigner grandement des côtes.
 

René caillié    Boussole du désert    Tombouctou

 

De « la calamite » à « la marinette »…

À l’origine, il y eut une simple aiguille flottante, aimant naturel ou aiguille de fer touchée par une pierre d’aimant ; elle fut, sans doute, d’abord un talisman en Extrême-Orient, appartenant au domaine sacré. Puis, elle se répandit et se perfectionna via l’Arabie et la Perse. D’abord appelée « calamite », du nom du roseau qui lui servait de flotteur sur l’eau d’un récipient, elle semblait alors désigner l’étoile polaire puisque, dans l’ignorance où nous étions du magnétisme terrestre, on la supposait orientée par une intention divine. Fascinante pour les esprits simples, elle acquit progressivement ses lettres de noblesse lorsque des « esprits plus sérieux » s’avisant de l’importance qu’elle pouvait avoir en navigation par les nuits sans étoiles, la perfectionnèrent de telle sorte qu’elle devint la compagne des marins, « la marinette ». Un poème de Guyot de Provins (XIIe siècle) nous raconte comment nos pilotes en faisaient usage dans les temps nébuleux. Du flottement sur l’eau, l’aiguille se fixa sur un pivot et put ainsi se balancer en liberté.

Puis, on conçut le dessein de charger cette aiguille d’un petit cercle de carton fort léger, où l’on traçait les quatre points cardinaux, accompagnés des traits des principaux vents ; le tout divisé par les 360 degrés de l’horizon. Grâce à cette rose des vents qui subdivisait l’espace, elle devint compas de mer et, dans son habitacle près du gouvernail, éclairée pendant la nuit, elle était la compagne du timonier dans les ténèbres océanes. Il pouvait plus aisément déterminer avec précision son cap et conserver sa route. La boussole autorisa les navigateurs à s’engager aventureusement sur les routes maritimes du globe, loin des côtes et à dessiner les cartes des océans.

La boussole dont l’aiguille s’aligne sur le champ magnétique de la terre indique le Nord magnétique sensiblement différent du pôle Nord géographique ; on appelle la différence entre les deux directions en un lieu donné, la déclinaison magnétique terrestre qui se calcule et est compensée en fonction de la précision requise dans son cheminement.
 

carte afrique et boussole

 

Christophe Colomb « manqua » les Amériques… et Mungo Park sauva sa boussole

Dans les instruments de son bord, Christophe Colomb avait, bien entendu, une boussole. Pour cet excellent navigateur et astronome, l’instrument était encore nouveau et il observait aussi le ciel. Ainsi put-il faire, en s'appuyant sur l'observation et ce compas des mers, des ajustements qui furent salavateurs. Sachant la terre ronde et souhaitant trouver une route plus rapide pour rejoindre les Indes orientales, il entreprit, soutenu par les souverains de Castille, de traverser l’Atlantique et de prendre la route vers l’Ouest : « Rejoindre le Levant par le Ponant ». Le 3 août 1492, il peut enfin entreprendre ce voyage mûri depuis près de sept ans : trois navires et à peine une centaine d’hommes prennent le large… Plus de deux mois de navigation jusqu’à ce qu’enfin, ils aperçoivent des terres et entrent en lien avec les indigènes, « les Indiens » puisque nous sommes dans les Indes orientales ! Il est dans l’archipel des Bahamas (San Salvadore). Christophe Colomb fit encore 3 voyages périlleux vers cette « Asie », ignorant jusqu’à sa mort (mai 1506) l’immensité de sa découverte. Et c’est à Amerigo Vespucci, navigateur et explorateur florentin, que l’on doit à ces nouvelles terres le nom d’Amériques et la prise de conscience d’avoir « découvert » un « Nouveau monde » (1507).

Depuis cette époque mémorable des Grandes découvertes, la boussole connut bien des histoires, participa à bien des évènements, sur mer et dans les airs, dans les pôles et elle fut la source de nombreux calculs et de bien des expériences. Mais elle eut son destin aussi dans les terres inconnues de l’Afrique, dans les quêtes des aventuriers. 

Mungo Park raconte comment, en pleine Afrique, alors qu’il essayait de suivre le cours du Niger, il sauva sa boussole de l’appétence du chef Ali surpris de ne trouver dans les bagages de l’explorateur que très peu d’or et d’ambre.

Juste cela… Une boussole… « Heureusement la nuit précédente, j’avais enterré dans le sable mon autre boussole… La boussole devint bientôt l’objet d’une superstitieuse curiosité. Ali voulut savoir pourquoi l’aiguille, qu’il appelait « le petit morceau de fer », se tournait toujours du côté du grand désert. (…) Je pris le parti de lui dire que ma mère demeurait bien au-delà des sables de Zaharra, et que tandis qu’elle serait en vie, le petit morceau de fer tournerait toujours de ce côté-là, et me servirait de guide pour me rendre auprès d’elle ; mais si elle mourait, le même petit morceau se tournerait vers sa tombe. À ces mots, l’étonnement d’Ali redoubla, il regarda de nouveau la boussole, il la tourna et la retourna vingt fois. Mais voyant qu’elle indiquait toujours le même côté, il me la rendit avec beaucoup de précaution, en me disant qu’il croyait qu’elle renfermait quelque chose de magique, et qu’il n’oserait jamais garder un si dangereux instrument.» (Voyage dans l’intérieur de l’Afrique).
 

Boussole 1   boussole2   Boussole 3

 

Une baleine pour boussole ou la boussole déboussolée du Péquod…

Sur le Péquod, il s’avéra très vite que le seul horizon du capitaine Achab était la grande baleine blanche à qui il devait sa jambe brisée. Un jour cependant, les boussoles elles-mêmes renversèrent leur direction… Signe du destin qu’il fallait peut-être changer de route ? Peu importait à l’obstiné capitaine…

« Le lendemain matin, la mer encore inapaisée roulait d’énormes lames, lentes et lourdes qui, poursuivant le filage gargouillant du Péquod, le poussaient comme les mains grandes ouvertes d’un géant. La forte brise ne désarçonnait pas et transformait l’air et le ciel en voiles immensément gonflées, le monde entier bondissait devant le vent. (…) Tout était couronné d’un faste babylonien. La mer était un creuset d’or fondu qui débordait, bouillonnant de lumière et de chaleur.

Achab se tenait à l’écart, longuement enfermé dans un silence enchanté ; chaque fois que le navire enfonçait son beaupré dans les profondeurs, il se tournait pour regarder, à l’avant, flamboyer les rayons du soleil, et chaque fois que le vaisseau plongeait lourdement de l’arrière, il se retournait pour voir l’emplacement de l’astre dont les rayons jaunes se fondaient dans son sillage implacable.

– Ah ! ah ! mon bateau ! On te prendrait en cet instant pour le char marin du soleil. Oh ! vous, toutes les nations vers lesquelles pointe ma proue, je vous apporte le soleil ! Houles lointaines attelez-vous en flèche à mon navire car je suis le maître de la mer !

Une pensée contraire arrêta soudain son monologue intérieur, il se hâta vers le timonier et lui demanda d’une voix altérée quel était le cap du navire.

– Est-sud-est, répondit le timonier effrayé.

– Tu mens ! Il le frappa de son poing fermé. Le cap à l’est à cette heure du matin, et le soleil en poupe ?

Tout un chacun se trouva confondu, car le phénomène que venait de constater Achab avait inexplicablement échappé à tous, peut-être parce qu’il était d’une évidence beuglante.

Introduisant à demi sa tête dans l’habitacle, Achab jeta un coup d’œil aux compas, son bras levé retomba lentement, il parut chanceler un instant. Debout derrière lui, Starbuck regardait aussi et voici que les deux compas indiquaient l’est tandis que le Péquod faisait incontestablement route vers l’ouest.

Mais avant que la première alerte ait pu se répandre follement parmi l’équipage, le vieil homme s’écria, avec un rire dur : « Je comprends ! C’est déjà arrivé. Monsieur Starbuck, la foudre de la nuit passée a faussé les compas… c’est tout. Je pense que tu as déjà entendu parler de ce genre de choses ?

– Oui, mais cela ne m’était jamais encore arrivé à moi répondit le second, très pâle, d’un air lugubre.

Des accidents de cette nature, il faut le dire, sont arrivés plus d’une fois à des navires pris dans de violents orages. La force magnétique d’une aiguille de compas est, comme chacun sait, de même nature que l’électricité de l’air, aussi n’y a-t-il rien de très étonnant à ce que de pareils phénomènes se produisent. En certains cas, lorsque la foudre a frappé les espars et le gréement mêmes du navire, l’effet produit sur l’aiguille a été plus désastreux encore ! Sa vertu magnétique étant détruite, son utilité n’était pas plus grande que celle de l’aiguille à tricoter d’une vieille femme. Mais dans tous les cas, un aimant ne retrouve jamais son pouvoir dévié ou perdu et tous ceux qui se trouveraient ailleurs à bord subissent le même sort, même celui qui est inséré au plus profond de la contre-quille.

Campé avec intention devant l’habitacle, regardant les compas affolés, le vieil homme, du tranchant de sa main tendue, prit la position exacte du soleil, et, satisfait de ce que les aiguilles fussent inversées précisément, il donna ses ordres en conséquence pour changer le cap du navire. Les vergues furent brassées sous le vent et une fois de plus l’intrépide Péquod fit front à la brise puisque celle qu’il avait crue favorable l’avait seulement berné. (…)

Plongé dans une houleuse rêverie, le vieil homme arpenta un moment le pont. Mais son talon d’ivoire venant à glisser, il aperçut les tubes de cuivre écrasés du sextant qu’il avait brisé la veille.

– Pauvre badaud orgueilleux du ciel, pilote du soleil ! Hier, je t’ai fait échouer, et aujourd’hui les compas auraient aimé me rendre la pareille. Oui, oui. Mais Achab est encore seigneur de l’aimant. Monsieur Starbuck… une lance sans hampe, un maillet et la plus petite aiguille à voiles. Vite ! (…)

– Hommes, dit-il en se tournant fermement vers l’équipage, tandis que le second lui tendait les objets demandés. Mes hommes, la foudre a inversé les aiguilles du vieil Achab mais, de ce morceau d’acier, Achab fera un compas qui indiquera la direction aussi infailliblement que l’autre. (…)

D’un coup de maillet, Achab détacha la pointe de la lance et, tendant au second la longue tige de fer, il le pria de la tenir droite en évitant qu’elle n’entre en contact avec le pont. Puis, après avoir assené des coups répétés sur cette tige, il y posa l’aiguille émoussée, de champ, et la martela, moins fort, à plusieurs reprises, le second tenant toujours la tige. Puis il lui imprima de légers et singuliers mouvements – il eût été difficile de dire s’ils étaient indispensables pour magnétiser l’acier ou s’ils avaient simplement pour but d’accroître la crainte respectueuse de l’équipage – demanda du fil et alla ensuite vers l’habitacle, il y prit les deux aiguilles affolées et suspendit par son centre, à l’horizontale, l’aiguille à voiles au-dessus de la rose des vents. Pour commencer, l’aiguille tourna en rond, vibrante et frémissante aux deux extrémités, pour se stabiliser ensuite. Alors Achab, qui avait attendu avec anxiété, s’écarta franchement de l’habitacle et, tendant le bras vers l’aiguille, il dit :

– Voyez de vos propres yeux si Achab n’est pas seigneur de l’aimant ! Le soleil est à l’est, ce compas vous le jure !

Ils regardèrent, l’un après l’autre, car seuls leurs propres yeux pouvaient avoir raison de leur ignorance, et l’un après l’autre, ils s’éloignèrent furtivement. (…) » Moby Dick, chap. 124

Tout le monde connaît la fin l’histoire : sauf un, ils moururent tous.
 

Moby dick

 

Et pourquoi ne pas perdre le Nord ?

« ...À la fin du colloque les anges se tournèrent vers moi et me dirent : " Enseigne-nous les secrets de l'existence humaine ! "
Je leur souris et dis : " Le chemin est un risque... "
Il y eut un grand silence dans la salle. Les anges me regardaient avec étonnement.
Je vis qu'ils n'avaient pas compris.
J'ajoutai : " Ne demandez jamais votre chemin à quelqu'un qui le connaît car vous ne pourrez pas vous égarer. "
Les anges se levèrent, vinrent vers moi et m'embrassèrent... 
»
(C'est pour cela qu'on aime les libellules, MA Ouaknin)

boussole    


Elle est précieuse notre petite boussole, sur les chemins du monde. Mais ces chemins… sont ceux que nous traçons avec notre Étoile polaire intérieure.

Le Nord et notre Orient ne sont-ils en nous, dans nos nostalgies et nos désirs, nos déroutes et nos espérances ?… Entre nos voyages d'autrefois et ceux à venir ?...
 

Boussole5

Carte indes orientales
Les Indes orientales, 1660