Pourquoi se rendre en Haïti lorsqu’on n’y vient pas secourir ? Peut-être parce que cette terre où des esclaves ont conquis rudement leur indépendance pour proclamer, en 1804, la première république noire libre du monde, garde dans ses plis, malgré les désastres traversés, l’énergie qui les a soulevés contre ce qui paraissait alors une fatalité insurmontable.
Haïti entre pleinement dans le champ de nos voyages à la rencontre des peuples du monde, par la force de son histoire, la vitalité de ses croyances, la richesse de ses expressions artistiques et la profondeur de sa mémoire collective.
Haïti : des hommes et des femmes qui résistent en conservant leur vitalité créative, la fierté de leur histoire. Haïti : l’attachement à la liberté et aux esprits invoqués dans les rituels vaudous. Haïti : c’est aussi des paysages méconnus par notre monde occidental, entre montagnes qui cascadent sur l’horizon et longues plages blondes.
Parcourir Haïti, c’est explorer avec notre regard et notre sensibilité le pays que ne nous livrent pas les journaux.

Dans l’histoire, une incroyable libération
À la veille de la Révolution française, dans les Antilles, Saint-Domingue est la colonie la plus prospère, la plus riche, et la métropole en jouit largement. D’un côté quelques opulents planteurs et une foule de « petits blancs » ; de l’autre, les esclaves, très cruellement traités malgré le Code noir de 1685. Entre les deux, mulâtres et affranchis sont méprisés par les blancs, malgré l’égalité que leur confère leur statut d’hommes libres.
En 1789, des troubles surgissent, issus des dissensions graves entre les planteurs-propriétaires et Paris, ainsi que des conflits entre les « grands blancs » et les mulâtres. Les marrons, durant ce temps, s’organisent dans les denses forêts de l’île.
Ces esclaves en fuite décident de se révolter le 14 août 1791, au cours d’une cérémonie vaudou. L’insurrection s’amplifie et, malgré la paix que tente Paris, la réaction bornée des colons aggrave la situation. En février 1794, l’esclavage est aboli sur toute l’île.
Le général Toussaint Louverture, remarquable par ses talents et l’ascendant qu’il exerce sur les hommes, impose sur l’île sa domination et relance son économie. En 1801, Napoléon, outré, envoie une expédition punitive qui déclenche la véritable guerre d’indépendance. Il a presque gagné lorsque Louverture est injustement déporté dans le Jura, mais le goût de la liberté tient les troupes révolutionnaires en éveil.
Le 1er janvier 1804, après d’âpres luttes, Saint-Domingue reprend son nom indien d’Haïti et la république est proclamée.
Tous les Haïtiens gardent la mémoire de cette émancipation rudement conquise, l’orgueil de leurs victoires militaires et politiques.

Une terre d’artistes
Dans les terres meurtries de Haïti, ses hommes et ses femmes ont toujours puisé une énergie puissante et créative. L’Afrique exilée s’est métissée et s’est fondue aux vents du Nouveau Monde pour donner une saveur unique aux musiques, aux peintures, aux arts plastiques et aux littératures de l’île.
Dès 1804, le roi Christophe inaugure l’Académie de peinture haïtienne dans le Nord. En 1816, Pétion ouvre une école d’art à Port-au-Prince et des peintres français y viennent enseigner.
Par l’art, Haïti a toujours manifesté qu’elle ne se résignait jamais à un sort cruel sans mot dire. Par sa poésie, elle résiste à la courbure que les catastrophes naturelles semblent vouloir lui infliger.
Que dit le poète du terrible et bouleversant tremblement de terre de 2010 ?
« Il y a des mots doux ;
comme :
canne créole,
miel,
yeux doux,
et puis il y a des mots qui ont des dents,
des mots qui veulent mordre,
des mots qui blessent jusqu’à l’os, comme :
tremblement de terre,
béton en poussière d’amidon,
failles,
répliques,
décombres.
Port-au-Prince est sous les décombres.
[…]
Les villes que j’aimais le plus
sont détruites.
Je vais être obligé de faire la cour
à d’autres villes de bord de mer
ou peut-être sous la mer
où la Sirène et la Baleine
jouent avec mon chapeau
tombé dans l’eau. »
Castera
Liberté, vie, beauté, explosion du désir, mers et soleil sont l’ancre des arts haïtiens, qui portent néanmoins les tourments du jour et la mélancolie de la terre autrefois perdue.
« Je veux que le soleil me réchauffe les os quand j’ai froid
Je veux dormir sans avoir peur du noir
Je veux un travail
Afin de ne jamais tendre aux autres mon écuelle
Je veux manger pour être en santé
Je veux de beaux habits à porter pour être belle
Car parfois tu sais
La vie peut aussi être douce
C’est mon droit d’avoir envie de rire
C’est de ça – putain ! – dont j’ai besoin. »
Kettly Mars

Le vaudou et la présence des esprits
Haïti, c’est l’Afrique avec sa sève, l’Afrique qui s’est perdue dans les larmes et les effrois des cales des navires négriers, l’Afrique qui a repris son souffle au large d’elle-même, saisissant le fouet du maître pour le rejeter.
Haïti, c’est la mémoire d’une Afrique qui n’existe plus, enfouie dans les corps et les récits des ancêtres, mais que les transes du vaudou, l’invocation aux esprits, le battement des tambours remémorent.
Développé dans la clandestinité du marronnage et les nuits sombres des plantations, le vaudou imprègne l’âme haïtienne. Il fait partie intégrante de son histoire, de son présent et de son art. Si la mort y fait grande présence, il est principalement orienté vers la vie.
« Une âme revient seize fois sur la terre pour huit vies en homme et huit vies en femme. Puis elle devient un pur esprit qui circule à la vitesse de la lumière et protège les vivants », dit Max Beauvoir, hougan, grand prêtre vaudou.
Le vaudou désigne l’ensemble des dieux et des forces invisibles dont les hommes essaient de se concilier la puissance ou la bienveillance. C’est un exemple de syncrétisme, car des éléments de religions africaines se sont fondus au culte des saints dans la religion catholique pour que la croyance ancestrale, sévèrement réprimée par les colons, persiste dans l’exil.
Le Bondye, ou Bon Dieu, dirige une armée d’esprits, les Lwas, dont le plus célèbre est Papa Legba. Pratiqués pour se mettre en lien avec les esprits et pour opérer les guérisons, les rituels haïtiens sont authentiques et populaires. Ils saisissent tous les sens du participant ou du spectateur.

Haïti, une terre d’énigmes
Haïti demeure une terre d’énigmes, marquée par une histoire d’émancipation, une vitalité créative profonde, des paysages méconnus et une spiritualité toujours présente.
Regarder Haïti autrement, c’est dépasser l’image livrée par les journaux pour approcher une terre de résistance, de mémoire, de liberté, d’art et de croyances vivantes.

