Dans la région de Rebkong, appelée Tongren en chinois, au Tibet oriental, les festivités du Lurol occupent une place singulière dans le calendrier rituel de l’Amdo. Ces cérémonies sont dirigées par des Lha ba, hommes-esprits et médiums qui entrent en transe, prêtant leur corps aux déités et aux esprits tutélaires afin d’obtenir paix, protection et prospérité pour la communauté.
Le Lurol fait partie de ces fêtes où le Tibet oriental se révèle dans toute la complexité de ses pratiques religieuses, entre héritages prébouddhiques, bouddhisme tibétain, cultes locaux, rituels villageois et ferveur collective. Cette approche rejoint nos voyages au Tibet oriental entre monastères, peuples tibétains et traditions rituelles, au cœur des régions du Kham et de l’Amdo.

Qu’est-ce que le Lurol ?
Lors du sixième mois du calendrier lunaire, les habitants de villages de la région de Rebkong participent à des cérémonies appelées Lurol. Ils demandent aux esprits tutélaires la paix et la prospérité pour la communauté. Pour cela, ils offrent à ces esprits un spectacle vivant destiné à les apaiser et à les satisfaire.
Les Lha ba, en tibétain, dirigent la cérémonie. Ce sont des médiums qui, après être entrés en transe, prêtent leur corps aux déités afin que celles-ci puissent intervenir favorablement dans le monde des humains. Ils sont sollicités pour des divinations, des soins, des conseils, des protections ou même des exorcismes.
Les Lha ba, ou Lha mo lorsqu’il s’agit de femmes, sont présents dans toute l’aire culturelle tibétaine. Du Ladakh au Bhoutan, en passant par le Népal, il n’est pas une région tibétaine qui ne fasse appel aux déités locales. Le Lurol s’inscrit donc dans un ensemble plus vaste de relations entre communautés humaines, esprits du territoire, protecteurs et forces invisibles.

Origines du Lurol
L’origine de cette pratique viendrait de la religion prébouddhique bön. Puis, pendant le règne du roi tibétain Trisong Détsen, Guru Rimpoché, ou Padmasambhava, fut invité à répandre le bouddhisme au Tibet. Il convertit alors au bouddhisme nombre de divinités locales tibétaines, les intégrant au panthéon bouddhiste tibétain en leur donnant souvent le rôle de protecteurs.
La fameuse Palden Lhamo, protectrice du Tibet et du bouddhisme tibétain, appartient à cet univers. Le Dalaï-Lama lui-même fait régulièrement appel aux oracles, comme celui de Nechung, son favori, pour le conseiller.
Déjà cité dans des textes retrouvés dans les grottes de Dunhuang, le Lurol trouverait son origine au temps du roi Tri Ralpachen, au IXe siècle. De nombreux conflits entre le Tibet et son voisin chinois incitèrent le Pays des Neiges à signer un traité de paix en 821. La stèle située au pied du Jokhang, à Lhassa, atteste de cet accord sino-tibétain.
Le principal garde-frontière du Tibet, le général Reb Tsha, marié à une fille de la région, aurait alors organisé une grande cérémonie pour commémorer l’événement. De nombreuses danses eurent lieu, ainsi que des offrandes et des sacrifices de chèvres. Cette fête serait devenue le rituel majeur de la région, remettant en scène chaque année le banquet des gardes-frontières, accompagné de ses offrandes et sacrifices.

La pratique du Lurol aujourd’hui
En 1959, l’État chinois communiste interdit la pratique du Lurol et les sacrifices qui lui étaient associés. La fête fut à nouveau autorisée en 1978. Mais les Lha ba étaient alors si peu nombreux à avoir survécu à la Révolution culturelle que l’on demanda à leurs descendants d’en tenir le rôle, sans qu’ils soient véritablement possédés.
Ce n’est que vers les années 1990 que l’on commença à se préoccuper de former d’authentiques Lha ba. L’apprentissage des nouveaux médiums fut confié aux quelques survivants qui, jusque-là, n’osaient plus pratiquer au grand jour.
Après avoir été sélectionnés ou désignés, certains apprentis Lha ba effectuent une retraite de trois mois auprès d’un moine en ermitage. Tous les médiums doivent demander audience auprès d’un dignitaire religieux, qui vérifie l’authenticité de la transe et questionne l’esprit “descendu” dans le corps du médium sur son nom et ses intentions.
Le futur Lha ba doit alors faire vœu de ne pas mentir et de ne pas faire de mal autour de lui. On lui conseille parfois de ne pas désigner les voleurs dans l’assemblée, comme certains l’ont fait par le passé, car cela créerait trop de conflits parmi les villageois et aurait de mauvaises répercussions sur le médium lui-même.
Le Lurol, jeu fantastique digne d’un metteur en scène surréaliste, mêle ainsi ferveur festive, transe et pratique sacrificielle. Il perdure au XXIe siècle, tout en étant soumis aux évolutions de son temps. La technologie, les enjeux politiques et économiques, mais aussi le regard extérieur contribuent à façonner son avenir.
Comme la frontière entre visible et invisible, celle qui sépare le rituel du folklore peut devenir confuse. Le risque demeure celui d’une muséification engendrée par l’ethnotourisme, dont les autorités chinoises ont montré qu’elles savaient tirer les ficelles et les profits.

Lurol, Kham et Amdo
Le texte d’origine associait les cérémonies du Lurol à un itinéraire à travers les régions tibétaines du Kham et de l’Amdo. Ce parcours permettait aussi de découvrir d’autres fêtes et célébrations : danses de moines masqués, grande puja de feu au monastère de Wendu, festivals cavaliers, grands monastères et espaces sacrés des hauts plateaux.
Ces régions sont parcourues par des bergers et nomades khampa, golok et amdowa. L’axe du voyage évoqué passait par les régions de Rongtrak, Garthar, Dawu, Larung Gar, Serthar, Dzamthang, Ngawa, Jikdril, Luchu et Labrang.
Au-delà des dates aujourd’hui dépassées, cette traversée rappelait la densité religieuse et culturelle du Tibet oriental. Entre monastères d’obédiences diverses, certains accueillant plusieurs milliers de moines, montagnes sacrées, hauts plateaux, tentes nomades et fêtes villageoises, le Lurol apparaît comme l’un des grands moments rituels de l’Amdo.


Un rituel entre transe, communauté et monde invisible
Le Lurol n’est pas seulement une fête spectaculaire. C’est un moment où une communauté villageoise s’adresse à ses protecteurs, à ses esprits tutélaires, à ses déités locales, afin de demander la paix, la prospérité, la protection et l’équilibre.
Les Lha ba incarnent ce passage entre les mondes. Par la transe, ils rendent possible l’intervention des forces invisibles dans le monde humain. Par les danses, les offrandes, les gestes collectifs et les sacrifices, le village renouvelle un lien ancien avec son territoire et ses puissances protectrices.
Dans l’Amdo, le Lurol demeure ainsi l’une des expressions les plus fortes d’un Tibet où les pratiques prébouddhiques, les traditions locales et le bouddhisme tibétain se sont mêlés au fil des siècles. Sa force tient précisément à cette superposition : un rituel communautaire, une fête villageoise, une mémoire historique et une relation toujours vive avec l’invisible.


