Fraîchement rentrés du Panama, nous partageons notre périple sur les traces de Colomb et de Balboa, découvrant après des semaines de marche ce lac salé qui n'est autre que le Pacifique, une aventure que Tamera fait vivre à travers ses treks et voyages d'aventure en Amérique. Seule région des deux Amériques où la Panaméricaine s'interrompt, nous nous enfonçons dans le Darién, sa jungle luxuriante et grouillante, à pied et en pirogue. Nous nous immergeons dans des villages indiens et nous réveillons dans nos hamacs comme aux premiers matins du monde. Entre artisans de la contrebande et chercheurs d'or, nos sens sont en éveil dans des villages métis coupés du monde, où règne une atmosphère sur laquelle le temps ne semble avoir de prise.
Sur la Panaméricaine
Laissant Panama City et son canal, les magnifiques îles San Blas et les Kuna, nous partons tôt en voiture pour le Darién, à 5 heures de route à l'est de la capitale. Presque arrivés à destination, nous nous arrêtons à Filo del Tallo, village indien Wounaan à une demi-heure de taxi pick-up 4x4 de la route principale. Depuis Panama City, nous sommes en fait sur la Panaméricaine, qui arrive du Costa Rica à l'ouest et traverse le pays pour s'arrêter à quelques dizaines de kilomètres de là, à Yavisa. Des deux continents américains, entre Alaska et Ushuaïa, c'est ici le seul endroit où la route mythique s'interrompt.
Parfum de bout du monde
À Yavisa règne un parfum de bout du monde dans ce village métis où une petite garnison militaire assure la surveillance de trafics en tout genre, d'immigrés africains notamment, venant du continent sud-américain et remontant vers les États-Unis, mais surtout de drogue.
Derrière le pont démarre un sentier qui permet de rejoindre la Colombie. Et entre nous et la frontière, la jungle, peuplée d'une avifaune exceptionnelle, de nombreux singes hurleurs et de quelques serpents ! Elle est traversée par de nombreuses rivières où se prélassent sur leur berge quelques crocodiles. Dans cette forêt, le mode de transport privilégié est la pirogue. Encore un peu plus au sud, c'est Tucuti et ses chercheurs d'or. On y règle encore son whisky avec de la poudre d'or, et les règlements de comptes restent hebdomadaires.
Il ne règne ici aucun sentiment d'insécurité. Tout le monde se connaît. Les quelques dizaines de touristes annuels que voit la région sont plutôt des attractions. Quelques règles de sécurité de bon sens s'appliquent naturellement, comme partout ailleurs dans le monde.

Au cœur des ténèbres
Nous avons décidé de nous immerger dans un village Emberá, à quelques heures de marche de Sambu, village métis. Nous passons non loin de La Palma, « capitale » du Darién au bord du golfe de San Miguel baigné par les eaux du Pacifique. Trois heures de pirogue jusqu'à Sambu, puis quatre heures de marche dans la jungle pour atteindre Villa Kerecia, où nous allons passer quelques nuits, en totale immersion avec les Indiens.
Progressant lentement dans la jungle, freinés par les racines et les branches, les ronces et les toiles d'araignées, nous ne pouvons nous empêcher d'imaginer les Espagnols traversant cet environnement tellement hostile avec leurs armures de quelques dizaines de kilos. Nous imaginons Balboa qui, ayant laissé ses vaisseaux sur la côte Atlantique, goûte l'eau salée de ce lac dont il allait comprendre bien vite que c'était un autre océan, le Pacifique : une petite centaine de kilomètres les séparent, mais combien de jours de jungle, avec des habitants à l'époque plutôt hostiles ?
En progressant dans le bruit incessant des oiseaux, des singes et des insectes, nous faisons quelques rencontres et observons cette nature brute : ici, une vipère fer de lance, et là, une fourmilière sur un tronc auquel les Indiens attachaient l'infortuné serviteur de la reine Isabelle, et dont on ne retrouvait que les os le lendemain.
Pourtant, le sentier qu'empruntent les Indiens du village est assez bien tracé et notre progression est commode. La machette de notre guide Emberá nous aide bien, grands, s'abstenir, il ne coupe pas au-dessus du mètre quatre-vingts ! La boue colle à nos bottes, qui s'enfoncent parfois de 40 ou 50 cm. On a vite fait de les y laisser et de continuer en chaussettes.

En immersion chez les Emberá
À la différence de nombreux villages que nous avons vus jusque-là, Villa Kerecia est dépourvu d'électricité. Les Indiens ont gardé une authenticité sincère tout en étant totalement informés de l'évolution du monde. Sambu n'est qu'à une heure de pirogue et les échanges sont nombreux. Les adolescents y font leur scolarité.
Leur mode de vie est principalement fondé sur la chasse, la pêche et la cueillette, et un peu d'agriculture. Les femmes sont, pour certaines, seins nus, d'autres portent un t-shirt. Elles disposent autour de leur taille d'un paruma, tunique indienne très colorée dont elles renouvellent la collection tous les ans, elles sont coquettes ! Un peu de dollars sont alors nécessaires. Les hommes sont en bermuda et t-shirt. Tous ici parlent espagnol, en plus de leur dialecte bien sûr.
Ce qui nous frappe le plus, c'est cette douceur de vivre. Ce pays a réussi un métissage d'une rare richesse, et à la différence de nombreux endroits des deux Amériques, ces Indiens semblent avoir été traités avec plus d'intelligence. Cette terre d'une formidable richesse est la leur, et personne ne la leur dispute.

Une immersion rare dans le Darién
Au sortir de cette expérience particulièrement forte, où nous avons l'impression constante d'être seuls au monde à une époque qui pourrait souvent être le XVIe siècle, nous envisageons avec Michel, notre partenaire et guide, des expéditions uniques et exclusives dans l'esprit des conquistadors : l'une assez courte mais engagée, l'autre plus longue, en plus profonde immersion dans les méandres de la forêt, chez les Indiens et les chercheurs d'or.

