Le pont de Q’eswachaka est le dernier pont inca fait de corde encore reconstruit chaque année depuis six cents ans. Édifié à 3 700 mètres d’altitude au-dessus de la rivière Apurimac, il mesure environ trente mètres de long et sa fabrication fait aujourd’hui partie du patrimoine culturel immatériel de l’Unesco. Entièrement réalisé en fibre naturelle, ce pont est le fruit d’un travail communautaire fidèle à la cosmovision andine. Héritage séculaire des Incas, il appartient au réseau de communication du Qhapaq Ñan, le chemin inca qui parcourait plus de 20 000 kilomètres et reliait Quito à Santiago du Chili. Dans la région de Cusco, cette fête et les itinéraires culturels qui l’entourent font partie de nos voyages au Pérou entre peuples traditionnels, Andes et héritages incas.
La plante résistante
Fabrication de l'armature du pont Q'eswachaca ©David Ducoin
Route vers le sud, en descendant la vallée de Cusco. Nous traversons de nombreux villages sur lesquels le temps ne semble pas avoir d’emprise, protégés par la cime lointaine de l’Apu Ausangate. Nous entrons dans la région de Puna, royaume de l’Icchu, graminée locale et nourriture favorite des lamas. Une variété de cette plante, en raison de la résistance de ses fibres, constitue la matière unique utilisée pour fabriquer des cordes et donc des ponts incas, intégralement réalisés à partir du tressage de l’Icchu.
Une technique précolombienne
Le pont Q'eswachaca presque terminé ©David Ducoin
Ces ponts étaient l’un des éléments essentiels de l’incroyable réseau de sentiers et de voies de communication mis en place par les Incas et les civilisations précolombiennes. Nous allons assister à la réalisation du dernier d’entre eux, qui a lieu une fois par an. Le rite de fabrication se déroule intégralement selon une technique inca qui n’a pas changé depuis des siècles.
Fabriquer des cordes
Tressage du cordage en Icchu par les femmes ©David Ducoin
Dès notre arrivée, nous observons des centaines de participants, dignes descendants des Incas, en train d’humidifier l’Icchu et de le tresser pour en faire des cordelettes. Celles-ci seront ensuite tressées entre elles afin de réaliser des cordes de l’épaisseur d’une jambe humaine.
Le système des voies publiques incas, et la volonté d’extension et de contrôle de l’empire, impliquaient une ingéniosité surprenante pour déjouer les pièges naturels de la cordillère des Andes. Les Incas ont ainsi construit des ponts en fibres végétales d’une incroyable résistance, leur permettant de franchir canyons, gouffres et à-pics de plusieurs centaines de mètres, en hauteur ou en largeur.
Tresser les cordes
Préparation de l'armature du pont Q'eswachaca le deuxième jour ©David Ducoin
Nous assistons à cette cérémonie ancestrale, et plus précisément au lancement des cordes du pont. Après avoir tressé ces cordes gigantesques, une première est passée de l’autre côté de la rivière. Elle ne servira pas directement à la structure du pont, mais jouera le rôle de lien entre les deux rives, permettant de faire passer cordelettes et cordes.
Ces cordes seront attachées à de gigantesques étriers enterrés dans le sol, afin d’assurer une bonne tension. La réalisation du pont est l’affaire exclusive des hommes, les femmes ne pouvant pas l’approcher de très près. En revanche, l’ensemble du tissage et de la fabrication des cordelettes puis des cordes est réalisé par les femmes. Tous les membres des communautés participent. Ce sont d’improbables rencontres, des visions d’un autre temps, comme une plongée au cœur de l’Empire inca.
Se prêter main forte
Assemblage des cordes par les communautés quechua ©David Ducoin
Le labeur à accomplir est gigantesque et le travail solidaire. Chaque groupe a une tâche bien spécifique. Les communautés de Q’ewe et Chaupi séparent les cordelettes ; celles de Pelcaro et Huichiri apportent un bois très sec servant à l’établissement de la structure du tablier du pont ; les habitants de Huinchiri sont spécialistes dans le tissage du pont.
Une fois les cordes de la base, puis celles des rampes, attachées et fixées, la réalisation se poursuit avec l’établissement du tablier et la jointure des rampes avec la partie centrale.
Le grand final
Inauguration du pont Q'eshuachaca une fois terminé ©David Ducoin
Une fois le pont terminé, dans une clameur indescriptible montant de plus en plus fort, les anciens traversent les premiers ce pont de trente mètres dominant la rivière, qui coule une quinzaine de mètres plus bas.
Le dernier jour, pour l’inauguration, les différentes communautés viennent de tous les villages alentour, parées de leurs vêtements colorés. La région se transforme alors en une grande fête multicolore. Après un au revoir émouvant aux habitants, au milieu d’un festival de danses folkloriques, nous rejoignons Cusco.
Le Pérou en fête, pèlerinage et pont inca

