Lentement, et nous l’espérons sûrement, prennent fin les temps du confinement, celui qui a affecté nos modes d’existence comme une immense partie du monde. De façon éparse, avec de la timidité réjouie et des questions, nous nous éloignons de cette période où les contraintes nous ont conduits à habiter les espaces restreints de notre quotidien, à fouiller dans nos ressources intérieures les motivations d’un mouvement, à sonder nos mémoires pour y retrouver des ailleurs trop vite oubliés : une lecture sans cesse remise au lendemain, la vision d’un film longtemps différée, les photos d’un pays à trier, une amitié à reconsolider. Grâce aux écrans, nous avons circulé, échangé, parfois embarrassés de nos corps sédentaires tandis que nos yeux nous entraînaient dans des voyages visuels inédits. Peut-être est-ce aussi ce que rappellent les voyages peuples et fêtes avec Tamera : le déplacement n’a de sens que si le regard, l’imaginaire et l’attention à l’autre sont déjà en mouvement.
Avant de reprendre pleinement les chemins du “monde d’avant”, il nous a semblé bienfaisant de faire une pause sur la notion de “voyage immobile”. Depuis mars 2020, avons-nous voyagé ? La question peut sembler provocatrice, mais elle ne l’est pas tant que cela. Car n’y a-t-il pas voyager et voyager ? Et si nos déplacements géographiques sont parfois de vrais voyages, n’est-ce pas aussi parce que nous savons, ou pouvons apprendre, à voyager immobiles ?
« Mon enfant, ma sœur,/ Songe à la douceur/ D’aller là-bas vivre ensemble ! (...) Là, tout n’est qu’ordre et beauté, /Luxe, calme et volupté." Baudelaire

Corto Maltèse © Hugo Pratt
Printemps 2020 : Venise ou le voyage immobile
Qui ne se souvient des mots d’Arièle Butaux, écrits depuis Venise en mars 2020 ? Elle y décrivait une ville soudain coupée du monde, rendue à une solitude qui n’était pas le vide. Les canaux redevenaient clairs, les oiseaux reprenaient place dans la ville, le ciel n’était plus traversé par les avions, et les Vénitiens se retrouvaient entre eux, à distance, dans une communauté que l’on croyait diluée par le vacarme touristique.
Venise, dans ces jours singuliers, apparaissait alors comme une métaphore de notre monde. Nous étions embarqués dans une fuite en avant que nous ne savions plus arrêter, et cette immobilité forcée nous invitait à réfléchir à ce qui compte vraiment. La nuit tombait sur la Sérénissime, le silence était absolu, et la formule italienne revenait comme une promesse fragile : “Andrà tutto bene.”
Nous étions obligés de demeurer chez nous, de réduire nos déplacements en nombre et en distance, de lâcher le monde en quelque sorte. Et soudain, ici et là, ce dernier nous est apparu différent, un peu tel qu’en lui-même, tel qu’il pouvait être sans nous, sans notre agitation encombrante et aveuglante : eaux bleues des canaux de Venise, immensité calme d’un Paris déserté, animaux s’aventurant au cœur des cités, cieux dépollués et tranquilles. Sous la condition de rester au fond de nos logis et de nos canapés, notre monde s’est révélé autrement.
Qui n’a pas été troublé, à cette époque, par ces petits voyages visuels que nous offraient les écrans ? Nous ne désirions pas cet état des choses, mais, malgré les difficultés, nous étions presque éblouis de voir un peu du monde en notre absence. Les lignes et les volumes des espaces urbains étaient rendus à la visibilité, la nature à sa croissance sauvage, et nous entendions peu à peu les oiseaux apaisés gazouiller dans les parcs. Le son même, dentelant le silence, pouvait ouvrir les voies d’un voyage déconcertant.
L’immobilité forcée ne nous a donc pas entièrement privés de voyage. Elle nous a disposés à revisiter cette notion, en proposant, entre autres, de contempler l’esthétique singulière du monde en notre absence et d’explorer nos désirs comme notre conscience éthique. En circonstances brusquement exceptionnelles, de nouvelles curiosités apparaissaient, presque un esprit d’enfance.

Papouasie - Nouvelle Guinée © Marc Dozier
Voyager chez soi : l’exotique, c’est le quotidien des autres
Le confinement imposé ne nous a pas seulement livré le monde extérieur sous une nouvelle modalité. Il a pu, au moins pour certains, autoriser un voyage inaccoutumé, un voyage que nous ne faisons presque jamais, même si nous y pensons parfois : le voyage chez nous, dans l’intimité du kilomètre permis, dans l’intimité de nos murs. Dans notre kilomètre, il y avait des rues jamais empruntées, des jardins ou des arbres jamais regardés, des haltes inédites devant une façade, un portail, la contemplation de l’eau qui court du haut d’un pont.
Ayant arpenté le monde, le grand reporter Jean-Claude Guillebaud a écrit : “l’exotisme, ce n’est rien d’autre que la routine des autres.” Cela nous engage à penser que notre quotidien peut aussi nous devenir exotique, si nous changeons notre regard.
En 1794, dans la citadelle de Turin, un jeune officier est mis aux arrêts pour quarante-deux jours à la suite d’un duel. De cette assignation à résidence naît un petit ouvrage insolite, fantaisiste et ironique : Voyage autour de ma chambre. Célébrant les vertus de l’imagination, Xavier de Maistre y fait le récit de ses observations et découvertes dans l’enfermement de sa chambre : ses meubles, ses estampes, les papiers de ses tiroirs, son âme. Il exprime “le plaisir continuel” éprouvé le long du chemin, prend des leçons de philosophie et d’humanité dans la seule fréquentation de son domestique et de son chien.
Mais, pour voyager heureusement dans sa chambre, encore faut-il se donner par l’esprit et les mots l’espace et le mouvement. Xavier de Maistre décrit sa chambre comme on décrirait un territoire, avec sa latitude, sa direction, son périmètre, puis s’autorise toutes les diagonales, les zigzags, les lignes possibles. Il flâne à l’aventure dans sa pièce, ouvert à la jouissance de l’imprévu qu’elle lui réserve. Au fil de cette exploration minuscule, le fauteuil devient halte, le lit devient paysage, et l’espace restreint se transforme en monde.
L’avantage majeur d’un tel voyage est que tous peuvent y accéder : les malades, qui n’ont pas à craindre l’intempérie de l’air et des saisons ; les poltrons, qui restent à l’abri des voleurs ; les indolents, qui hésiteraient à se mettre en route ; les riches aussi bien que les pauvres.
Voir son quotidien différemment est non seulement un voyage qui peut être passionnant, mais il apporte aussi ce dont nous gratifie tout voyage : une transformation de soi, une meilleure approche de soi. Avec une désinvolture parodique, la balade confinée de Xavier de Maistre nous donne à réfléchir à ce qui fait la qualité d’un voyage, au-delà de ses composantes logistiques : désirer et imaginer, être intensément curieux, rester ouvert aux imprévus, se confier aux occasions et au dialogue avec les altérités croisées, qu’il s’agisse de l’autre au pas de notre porte, de l’autre dans les profondeurs de la forêt équatoriale, de l’immensité horizontale du désert ou de la verticalité d’une paroi himalayenne.
Les ressources que nous mobilisons pour voyager dans notre univers familier nourrissent sans doute en profondeur nos voyages itinérants vers d’autres horizons.

Namibie © Nawar
Le voyage immobile : un paradoxe très soutenable
En miroir, si l’on peut voyager en revisitant l’ordinaire de son espace quotidien, on peut aussi s’en aller très loin de ce dernier en s’y tenant quiet.
Certains n’ont jamais voyagé dans les lieux qu’ils décrivent et nous donnent pourtant à goûter l’essence du lointain. Blaise Cendrars a-t-il réellement embarqué sur le Transsibérien dont il nous livre, en un poème désormais inséparable du mythe, les rythmes, les bruits, les images et les personnages ? Nul ne le sait finalement. À l’un de ses interlocuteurs, il répondait : “Qu’est-ce que ça peut te faire, puisque je vous l’ai fait prendre à tous !” Nul besoin, toujours, du déplacement physique pour le déplacement psychique.
Sous cet angle aussi, “voyager immobile” n’est donc un paradoxe que pour les myopes. Imagination et empathie sont des ressources pour nos vagabondages autant que les moyens de transport.
Lire
Le voyageur casanier peut s’embarquer dans un livre qui le transporte sans peine dans le passé naufragé d’une civilisation passionnante, dans le présent d’une ville dont certains quartiers et certaines pratiques sont inaccessibles aux étrangers, dans l’exploration d’une terre reculée ou d’un immense continent. Un livre peut l’immerger dans l’intimité et les traditions d’une culture, dans les relations singulières qu’y tissent les personnes.
Lorsque nous traversons certains pays, il nous arrive d’en voir moins, d’en comprendre moins que ce lecteur en immigration spirituelle. La lecture offre une approche du monde en une infinité de combinaisons, une multiplicité d’expériences où les émotions sont intensément vécues. Les sens mêmes sont conviés à l’aventure : les papilles, l’ouïe, le regard comme le toucher.
Ainsi, l’âme frémit de la curiosité qui conduit, en 1933, Christiane Ritter à quitter sa vie douillette pour rejoindre son mari trappeur au Spitzberg. Mais le froid polaire saisit aussi l’étrange touriste lisant près d’un feu chaleureux le récit de son existence dans l’aridité glaciale de l’Arctique, Une femme dans la nuit polaire.
Grâce à la projection imaginaire qu’ils provoquent, les livres et les films ont cette prodigieuse faculté de faire de nous de remarquables voyageurs immobiles.
Rêver
N’est-ce pas aussi l’expérience du rêveur lorsqu’il prend les chemins mystérieux du sommeil ou du songe éveillé ? N’est-ce pas un voyage qu’entreprend le chamane lorsqu’il dit : “je vais chercher chez Rêve la petite âme” ?
Dans cette singulière aventure qu’est le rêve, vers où voyage le rêveur ? Nous ne le savons pas, mais peut-être est-il éclairant de rappeler ici cette formule de Novalis : “Où allez-vous ? Toujours vers chez moi.”
Car si le voyage est presque toujours, plus ou moins secrètement, l’espoir d’un nouveau monde à découvrir pour notre émerveillement ou notre savoir, il n’est pas impossible que l’expérience de ce nouveau monde soit aussi, pour le voyageur, la promesse d’une nouvelle rencontre avec lui-même. Voyager, c’est peut-être se désennuyer de son existence ordinaire, mais aussi de sa compagnie ordinaire. “Sortir des sentiers battus”, ce n’est pas seulement quitter les itinéraires aménagés pour tous, c’est aussi quitter la routine de l’existence et celle de l’individu que nous sommes au fil des jours.
Le voyage, même lorsqu’il s’oriente vers l’Autre, reste aussi sans doute une affaire avec Soi.

Pérou © David Ducoin
Écrire
Une affaire avec Soi : telle est aussi l’épreuve ou la réjouissance de l’écrivain qui, à l’orée d’une œuvre, s’engage dans un nouvel itinéraire. “Écrire, c’est voyager”, dit J. M. G. Le Clézio. Et cette route que fait la plume, cette route que fait l’âme solitaire explorant une langue, comporte des aspérités et des rudesses, des douceurs et des haltes apaisantes, des déroutes et des déceptions, des joies et des espérances, comme nos routes de terre et nos chemins sur terre.
Méditer
Si voyager est aussi prendre la voie qui mène vers l’intérieur de soi, un beau voyage immobile se donne à l’homme sous plusieurs cieux : la méditation. Initiation, combat, métamorphose, quête : la méditation est un périple dont le Graal porte autant de noms que les civilisations dans lesquelles elle se pratique.
Lenteur, immobilité du corps ou actions rigoureusement codées, postures, répétition de mantras pour libérer le mouvement de l’âme, pour laisser les pensées, étouffées par notre vie trépidante et surconnectée, franchir des seuils. Méditer, c’est parfois laisser s’évanouir dans le souffle les émotions factices et réactives afin de demeurer dans la présence active et créative, dans la paix, dans l’attention vigilante à l’authentique et au sensible.
La vie retirée dans la lenteur des sadhus d’Inde, la méditation bouddhique pour atteindre le nirvāna, la méditation transcendantale visant le repos mental et le bonheur, certains yogas, certains arts martiaux, mais aussi la gestuelle calligraphique dans la Chine ancienne ou l’ikebana, l’art du bouquet au Japon, la pratique stoïcienne : tous sont, pour leurs adeptes, des exercices de méditation ou de contemplation pareils à des voyages.
En écho résonnent ces mots attribués à Gandhi : “le plus grand voyageur n’est pas celui qui a fait dix fois le tour du monde, mais celui qui a fait une seule fois le tour de lui-même.”

Bretagne © David Ducoin
Conclusion
Tout voyage, qu’il soit déplacement géographique ou voyage immobile, est une fiction, une création que s’offre chaque voyageur : l’ethnologue comme l’écrivain, le touriste comme le lecteur, l’explorateur comme le rêveur, Corto Maltese sillonnant le monde comme le “moine volant” attaché à son monastère.
L’aventure se présente à chacun dans les dimensions diverses, naturelles et culturelles, qu’offre le monde : dunes du Sahara, temples d’Angkor, cordillère des Andes, pyramides de Nubie, périlleuse Amazonie, mosquées de Perse, glaciers de Norvège. Mais, plus que d’autres parfois, le voyage immobile révèle avec humour, puissance et à-propos le génie aventurier de l’homme, dont les espaces sont aussi bien les routes du monde que les profondeurs intérieures de son esprit et de sa sensibilité.
Même chaussures aux pieds, c’est l’imagination infinie qui nous habite qui nous donne de voyager et de ne pas stagner en bougeant.
Pour ce texte consacré au voyage immobile, deux photos de David Ducoin prises dans le temple de Golgul, en Corée du Sud, où vivent des moines pratiquant le sunmudo, art martial zen utilisé comme moyen de méditation dynamique, illustraient cette idée : le contraste entre une posture immobile, mais en tension intérieure, et un mouvement aérien.

Corée du Sud © David Ducoin
Au coeur du Pérou
Diversité des terres namibiennes

