15 décembre 2020 - Faune, Web conférences, Guyane
Entretien avec Christine Rollard

Enseignante-chercheuse au Muséum national d'Histoire naturelle de Paris depuis 1988, Christine Rollard a le don de stimuler notre attention et notre intérêt pour des animaux pourtant détestés par beaucoup d'entre nous. Une formidable occasion d'aborder ce monde si proche, et pourtant si mal connu, d'animaux que l'on préfère malheureusement, le plus souvent, ignorer. Ainsi, quand elle n'est pas sur le terrain, à la recherche d'individus parfois minuscules, ou derrière son microscope au Muséum de Paris, elle raconte, explique et rassure petits et grands au sujet du monde fascinant et finalement inoffensif des araignées, à l'image des espèces que l'on peut croiser lors de nos voyages à la rencontre de la faune.

Des animaux méconnus

Au cours d'un entretien d'une vingtaine de minutes avec notre expert nature de Tamera, Christine nous rappelle d'abord les caractéristiques des araignées. Souvent rangées parmi les insectes, dont elles se distinguent pourtant, elles appartiennent, comme les scorpions et les acariens, à la classe des arachnides. Elles possèdent huit pattes, et non six comme les insectes. Christine nous parle ensuite de ses recherches et de la manière dont s'organise son travail lorsqu'elle est sur le terrain.

 

Tant de fausses idées reçues

Christine évoque ensuite la diversité des espèces parmi les araignées, tant au niveau de leur taille que de leur couleur. Elle nous parle aussi de la soie des araignées et du fait que peu d'entre elles, finalement, tissent une toile pour capturer leurs proies.

 

De nombreuses questions du public ont été posées à Christine Rollard, tellement nombreuses que l'heure impartie n'a pas suffi à y répondre toutes. Voici donc les réponses aux questions déjà évoquées, complétées par Christine, ainsi qu'à celles qui n'avaient pas pu être abordées lors de la conférence en ligne.

 

Les questions des spectateurs

Où en est la NASA dans ses recherches sur la solidité du fil des araignées ?

On ne sait pas vraiment si la NASA continue à travailler sur les araignées depuis des essais anciens en 1960 sur l'influence de certaines substances sur la construction de toiles géométriques. Des chercheurs américains de divers organismes étudient la résistance des fils et les points de rupture sur une toile. Je n'en sais pas plus, et je n'ai pas vu beaucoup d'articles sur le sujet, en tout cas, pas de l'agence spatiale.

Avez-vous donné votre nom à une nouvelle araignée découverte ?

On ne donne pas son nom propre à une araignée que l'on décrit. On l'indique seulement après celui de l'espèce découverte, avec la date de la description.

Voici quelques exemples d'araignées que j'avais récoltées lors d'une mission en Guinée Conakry, décrites par la suite avec une collègue polonaise il y a quelques années : le genre Gramenca Rollard & Wesolowska, 2002, avec l'espèce Gramenca prima Rollard & Wesolowska, 2002 ; l'espèce Heliophanus heurtaultae Rollard & Wesolowska, 2002, que nous avons dédiée à une collègue arachnologue décédée, Jacqueline Heurtault ; ou encore le genre Lamottella Rollard & Wesolowska, 2002, en hommage au professeur Lamotte, qui m'avait permis de faire cette mission africaine.

Sinon, cinq espèces d'araignées tropicales m'ont été dédiées et portent le nom de « rollardae », mais ce sont d'autres collègues qui ont souhaité me les attribuer.

Qu'en est-il des espèces d'araignées pouvant être désormais présentes dans les régions arctiques ?

L'étude a en effet porté seulement sur quelques araignées d'une famille, les Lycosidae, comme je l'avais évoqué à l'antenne. Les chercheurs ont noté une modification de la reproduction chez les espèces arctiques étudiées, qu'ils ont attribuée en partie au réchauffement climatique.

Attention de ne pas généraliser ce type de constatation, qui nécessite des suivis sur une période plus longue tout de même. Et les facteurs influençant ces changements de comportement, tout comme des allongements de cycle pour d'autres espèces, sont multiples et ne peuvent être résumés à une seule cause.

Quel est le pourcentage d'araignées qui survivent après la ponte ?

Cela dépend en effet de la stratégie de reproduction et des espèces, mais en général, seuls 1 % des jeunes sortis des cocons atteignent le stade adulte.

Pouvez-vous parler du plancton aérien et de son importance dans la dispersion des araignées ?

Le plancton aérien est constitué d'un ensemble d'organismes se déplaçant dans les airs, et les araignées font en effet partie de cet espace. La proportion réelle d'individus utilisant ce moyen de déplacement n'est pas forcément bien connue, mais un grand nombre d'espèces, estimé à une grande majorité des 128 familles existant dans le monde, utilisent la méthode du « ballooning » (locomotion aérienne) au moment de la dispersion des juvéniles tout juste sortis des cocons, pour coloniser d'autres milieux, phénomène surnommé fils de la Vierge ou pluie d'araignées.

En Europe, ces périodes se situent plutôt au printemps et à l'automne, par des matinées froides et ensoleillées. Les araignées soulèvent l'abdomen et laissent des fils de soie se dévider et s'étirer par le moindre souffle d'air, puis lâchent le support en se laissant porter au bout de ces fils, tels des aéronautes. Mais c'est aussi le moyen de déplacement normal de jeunes et d'adultes de petites espèces, pour aller d'un support à un autre.

Comment avez-vous fait pour vous lancer dans l'arachnologie, quelles formations et diplômes avez-vous ?

Je me suis lancée dans l'étude des araignées par hasard. Au cours de mon cursus universitaire en fac de sciences, un sujet m'a été proposé pour faire un master 2 (bac+5) sur les insectes parasites d'araignées, pour évaluer leur impact sur les populations de ces prédateurs. J'ai donc découvert plus en détail les araignées tardivement. Et j'ai eu ensuite la chance, après l'obtention d'une thèse en biologie (je suis donc docteure en sciences biologiques, bac+10), d'avoir un poste d'enseignante-chercheuse au Muséum à Paris directement en lien avec les araignées, animaux qui correspondent à mon domaine d'expertise dans mon métier. Je suis donc biologiste aranéologue dans ma spécialisation.

Les araignées vivent-elles longtemps, et sont-elles capables de nouveaux apprentissages ?

Pour rappel, il n'y a pas d'apprentissage chez les araignées, et ce quelle que soit leur durée de vie, la majorité ne vivant qu'une année.

Les durées de vie maximum observées sont estimées entre 10 et 20 ans chez de grandes espèces comme certaines mygales tropicales. En France, les mygales présentes, une vingtaine d'espèces appartenant à trois familles, vivent autour d'environ 10 ans, tout comme quelques autres araignées non mygales, parmi les Filistatidae par exemple. Ce sont les durées de vie maximum constatées.

Beaucoup de femelles meurent juste après leurs pontes, tandis que d'autres continuent à porter des soins aux cocons, voire aux premiers jeunes. Le mode de vie de chaque espèce, qu'elle soit chasseuse à l'aide d'une toile ou non, nocturne ou diurne, avec tel ou tel type de reproduction, est défini génétiquement. Il y aura certainement une évolution qui continuera, puisque les fossiles les plus anciens attribués au groupe des araignées datent de 305 millions d'années, et qu'elles ont bien évidemment montré leur diversification et leur adaptation au fur et à mesure des siècles.

Sont-elles essentielles pour nos habitations ?

Les araignées sont essentielles, de manière globale, qu'elles soient en extérieur ou en intérieur, à l'équilibre général de la nature. Elles ont un rôle de prédateur dans la chaîne alimentaire et se nourrissent, pour une grande majorité d'entre elles, d'insectes en tant que proies. Ce sont en fait de très bons insecticides naturels. Et ne dit-on pas : « une maison avec des araignées est une maison saine », car les araignées y jouent bien leur rôle en limitant les insectes ou autres petites proies également présentes dans nos habitations.

Les araignées n'étant pratiquement jamais dangereuses pour l'humain, ne transmettant pas de maladie, ne venant pas nous attaquer (beaucoup d'idées fausses dont elles sont souvent affublées), elles permettent de se débarrasser de quelques autres organismes provoquant parfois des allergies, faisant des dégâts dans nos armoires ou nos aliments, ou venant nous piquer en tant qu'hématophages.

Combien de temps hibernent-elles ?

Les araignées ne présentent pas de phase d'hibernation à proprement parler. Elles sont bien présentes à toute période de l'année, à différents stades selon les cycles des espèces (œufs dans les cocons, jeunes discrets et de petite taille donc moins visibles par les hommes, adultes), même si elles sont parfois moins actives dans leur phase de chasse pendant la phase hivernale, faute de proies également.

L'idéal est de ne pas déplacer l'araignée, puisque si elle est dans l'habitation, c'est qu'elle y a trouvé un micro-habitat dans lequel elle peut exercer son rôle de prédateur. Il faut savoir se mettre à son échelle et la laisser tranquille. La nature, pour elles, n'est pas que dehors, elle est partout, et c'est aussi ce que nous ne devons pas oublier.

Mais si vraiment, avant d'accepter cela, on ne peut pas supporter une araignée dans sa chambre, on peut s'en approcher très doucement avec un récipient de préférence transparent, puis glisser dessous un élément plat assez rigide et la transporter ainsi, sans la toucher physiquement, pour la reposer dans un autre endroit de l'habitation. Au pire dehors, mais il est tout à fait possible qu'elle revienne.

Comment faire pour qu'elles ne pénètrent pas chez nous ?

Cela rejoint un peu la remarque précédente, car on ne peut pas empêcher les araignées de trouver, à leur échelle, les endroits où elles vont vivre et jouer leur rôle d'insecticide naturel, y compris dans des lieux assez clos. Il n'existe pas de répulsifs anti-araignées, contrairement à ce qui est parfois avancé par certains vendeurs de produits insecticides.

Les solutions plus naturelles parfois avancées, comme les marrons, les feuilles de tomate, la menthe, la lavande ou le vinaigre blanc, ne sont pas non plus plus efficaces. On peut retrouver dans la nature des araignées sur tous ces supports de passage, même si elles ne vont pas forcément s'y installer. En revanche, certains insectes y sont sensibles : s'il y a moins d'insectes avec ces éléments, il y aura moins d'araignées. C'est une action indirecte.

Pourquoi certaines araignées arborent-elles des couleurs vives alors que cela attire les prédateurs ?

Il n'y a pas d'explication véritable sur la diversité des colorations chez les araignées, elle est réellement énorme. Dans le monde animal, nous avons interprété certains coloris très contrastés comme « attention danger », par exemple des alternances de rouge et noir ou de jaune et noir. D'autres permettent à l'animal, et en l'occurrence à certaines araignées, d'être camouflées.

Il ne faut pas oublier que notre vision n'est pas la même que celle de beaucoup d'autres animaux : il est donc difficile de donner l'interprétation de couleurs, à nos yeux vives, qui ne le sont peut-être pas pour d'autres animaux avec une vision différente des couleurs, une vision adaptée à la nuit. La réaction des prédateurs face à telle ou telle couleur, dans leur propre perception, est certainement variable.

En forêt et sous-bois, quelles sont ces espèces présentes en nombre sur les branches en automne, et pourquoi les trouve-t-on à cette période ?

En forêt, il y a des araignées toute l'année, tout comme ailleurs. Il est vrai que certaines espèces d'araignées à toile géométrique sont plus visibles en automne, car elles sont adultes et d'une certaine taille de corps, donc plus visibles. Les plus fréquentes en forêt, tout en se trouvant aussi dans d'autres milieux à une certaine hauteur dans la végétation, correspondent à l'épeire diadème (Araneus diadematus). On peut aussi en trouver, dans les mêmes ordres de taille et de la même famille (Araneidae), dans des milieux plus ouverts, plus bas dans la végétation, à la même période : l'épeire frelon (Argiope bruennichi). Pour ces espèces, c'est en effet la période de reproduction, et une fois fécondées, les femelles peuvent avoir des abdomens très volumineux, remplis d'œufs prêts à être pondus. Pour d'autres espèces, la période de reproduction se situe plutôt en fin de printemps.

En savoir plus

Quelques-unes des nombreuses émissions avec Christine Rollard :

  • France Inter, entretien avec Christine Rollard
  • France Culture, entretien avec Christine Rollard
  • C'est toujours pas sorcier

À lire ou relire :

  • Rollard C. (2020), 50 idées fausses sur les araignées, Ed. Quæ
  • Mokeddem A. & Rollard C. (2018), Je n'ai plus peur des araignées, Ed. Dunod
  • Rollard C. & Blanchot P. (2017), Fascinantes araignées, Ed. Quæ (réédition augmentée de Portraits d'araignées, 2014)
  • Canard A. & Rollard C. (2015), À la découverte des araignées, Ed. Dunod/MNHN
  • Rollard C. & Tardieu V. (2011), Arachna, les voyages d'une femme araignée, Ed. Belin/MNHN
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