À travers les hauts plateaux tibétains du Qinghai, aux confins de l’Amdo, du Tibet central et de la chaîne des Kunlun, s’étend un vaste territoire d’altitude qui abrite les sources de plusieurs grands fleuves asiatiques, dont le Mékong, le Yangtsé et le fleuve Jaune. Ce “Toit du monde” représente le château d’eau d’une partie de l’Asie, et l’un des grands horizons de nos itinéraires au Tibet.
Ce territoire tibétain se situe aujourd’hui dans la province chinoise du Qinghai. Grâce à l’ouverture de pistes et de routes, il est devenu possible d’en parcourir certaines zones sans monter une grande expédition au sens classique du terme. On y avance cependant dans un monde d’altitude, rude, immense, longtemps associé aux récits d’exploration de la Haute Asie.

Sur les traces des grandes expéditions
Aux XIXe et XXe siècles, de nombreuses expéditions ont arpenté ces hauts plateaux. Certaines poursuivaient des objectifs scientifiques : géographie, identification des sources des grands fleuves, géologie, ethnographie ou météorologie. D’autres répondaient à des intérêts commerciaux, politiques, missionnaires ou, plus tardivement, touristiques.
Parmi les grands noms associés à ces explorations, on peut citer Nikolaï Prjevalski, explorateur russe qui mena plusieurs expéditions à la recherche des sources du fleuve Jaune entre 1876 et 1885.
Gabriel Bonvalot et le prince Henri d’Orléans traversèrent, de 1889 à 1891, la Sibérie, le Turkestan chinois et le Tibet pour gagner Hanoï et le Tonkin. Cette traversée donna lieu à la publication de l’ouvrage De Paris au Tonkin à travers le Tibet inconnu.
Les pères Huc et Gabet poursuivaient un but plutôt évangélique. Déguisés en moines tibétains, ils pénétrèrent à Lhassa en 1846, avant d’en être rapidement expulsés. Ils ont laissé le récit Souvenirs d’un voyage dans la Tartarie et le Thibet.
Dutreuil de Rhins mena, avec Fernand Grenard, une expédition scientifique en Haute Asie entre 1891 et 1894. Il cherchait notamment à identifier les sources du Mékong. Il fut assassiné sur les hauts plateaux alors que l’expédition se rendait du lac Namtso vers Jyekundo.
Sven Hedin, explorateur suédois, fut l’un des grands arpenteurs de la Haute Asie. Il passa également dans cette région des sources de trois grands fleuves.
Plus récemment, Michel Peissel, ethnologue et écrivain passionné par la culture tibétaine et l’Himalaya, mena dans les années 1990 une expédition à la recherche des “vraies” sources du Mékong, celles identifiées par Dutreuil de Rhins n’étant visiblement pas les bonnes.

Sanjiangyuan, la réserve naturelle des trois sources
Cette vaste région où se situent les sources du Mékong, du Yangtsé et du fleuve Jaune est parsemée de nombreux marais et marécages. Ceux-ci ont toutefois diminué d’un tiers entre 1976 et 2008, ce qui poussa les autorités chinoises à créer la réserve naturelle des sources des trois rivières, Sanjiangyuan en chinois.
Il s’agit de la plus grande réserve naturelle de Chine, avec plus de 300 000 kilomètres carrés, et de la plus élevée du monde, avec une altitude moyenne supérieure à 4 000 mètres. La région de Kekexili, près des sources du Yangtsé, en fait partie. Elle est devenue célèbre grâce au film Kekexili, la patrouille sauvage, inspiré d’une histoire vraie.
Le Tibétain Karma Samdrup a créé en 2005 une ONG pour la protection de la réserve naturelle des sources des trois rivières. D’abord loué “pour avoir su créer une harmonie entre les hommes et la nature”, il fut arrêté en 2010 et condamné à quinze ans de prison.

Pas besoin de permis spécial
Il n’est pas nécessaire d’obtenir de permis d’accès au Tibet pour parcourir cet itinéraire, car l’ensemble du voyage s’effectue dans la province du Qinghai. Administrativement, celle-ci est considérée comme une province chinoise, même si la majorité de son territoire se trouve en terres tibétaines de l’Amdo, avec aussi une partie liée au Kham occidental.
De nouvelles pistes et routes permettent ainsi d’imaginer une grande boucle à travers ces hauts plateaux, au départ de Xining et jusqu’à Jyekundo, ou Yushu en chinois, en passant par les régions qui abritent les sources du Mékong, du Yangtsé et du fleuve Jaune, tout en restant dans la province du Qinghai.

Une boucle inédite
L’ouverture de nouvelles pistes et routes, dans le sillage de la création de la réserve naturelle, a permis de concevoir un itinéraire assez inédit vers les sources de ces trois grands fleuves, sans pour autant monter une expédition longue ou trop lourde.
Depuis Xining, capitale du Qinghai, la route rejoint Jyekundo, ou Yushu en chinois, en traversant les régions qui abritent les sources du Mékong, du Yangtsé et du fleuve Jaune. On y arpente les hauts plateaux tibétains, aux confins de l’Amdo, du Tibet central, du Kham et de la chaîne des Kunlun.
Au fil de la progression apparaissent montagnes, massifs, vastes espaces d’altitude, nombreux lacs et paysages ouverts du “Toit du monde”, véritable château d’eau de l’Asie. Le voyage traverse aussi les territoires de bergers et de nomades, avec leurs troupeaux, et permet parfois d’observer la faune des hauts plateaux : kyangs, antilopes, yaks ou loups. Des monastères bouddhistes tibétains apparaissent également dans certaines régions isolées, même s’ils sont naturellement moins nombreux à proximité immédiate des sources des grands fleuves.

Le château d’eau de l’Asie
Aux sources du Mékong, du Yangtsé et du fleuve Jaune, le Tibet oriental et les hauts plateaux du Qinghai rappellent le rôle majeur de ces espaces d’altitude dans la géographie de l’Asie. Ici naissent des fleuves qui irriguent ensuite des régions immenses, traversent des mondes culturels très différents et nourrissent des plaines densément peuplées.
Ces plateaux sont à la fois un territoire d’exploration, un espace pastoral, un sanctuaire écologique et une zone de mémoire pour l’histoire des grandes traversées de la Haute Asie. Entre pistes nouvelles, récits anciens, nomades, marécages, lacs, faune sauvage et horizons sans fin, ils composent l’un des visages les plus vastes et les plus méconnus du monde tibétain.
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Trek, nomades et monastères du Tibet oriental

