08 juin 2020 - Asie du sud-est et Pacifique, Indonésie, Peuples et fêtes

Plus grande société matrilinéaire au monde, les Minangkabau (« buffle victorieux ») de l’ouest de Sumatra ont résisté à l’islamisation massive, aux colonisations successives et à la mondialisation galopante. Aujourd’hui, même si elle n’est pas très visible, la coutume ancestrale continue, sous le signe du buffle, de régir en sous-main bien des aspects de la vie quotidienne.

 

La tradition du merentau

« L’an prochain, notre garçonnet devra quitter cette maison pour toujours, c’est notre loi, la loi des femmes » énonce calmement Dayar, la matriarche du clan de Gaduk, statut que lui confère son âge avancé. Ses yeux se sont à peine plissés en désignant du menton le bambin de cinq ou six ans qui joue innocemment avec un cheval en carton. Il devra alors vivre, avec d’autres gamins de son âge, dans la mosquée ou la pièce de prière du village, jusqu’à son mariage, où il réintégrera une unité familiale… celle de son épouse et de ses beaux-parents ! Ceux qui ne se marient pas jeunes, qui vivent mal leur statut de paria ou qui rêvent de « faire fortune » avant de se caser, prennent le chemin de l’exil, ce qui explique l’énorme diaspora minangkabau à travers l’archipel indonésien et de par le monde, estimée à plusieurs millions. Le merentau, ou principe d’éloignement des garçons de leur foyer, reste le symbole fort, et tenace, d’un particularisme identitaire aujourd’hui menacé, dans une société indonésienne en pleine mutation.

Au pied de Bukittinggi et du volcan inactif Singgalang
La rivière et le canyon de Sianok lézardent au pied de Bukittinggi et du volcan inactif Singgalang, alors que le piton de Taruko devient de plus en plus effilé au fil des séismes, le dernier datant de 2009.

 

En pays minang

Bukittinggi, capitale culturelle des Minangkabau. Cent mille habitants, à près de mille mètres d’altitude, dans un écrin de forêts, de rizières et de volcans. La cité vibrionnante, d’où pointent encore quantités de toits traditionnels en forme de cornes de buffles, qui lui donnent son caractère, résonne des appels du muezzin, des grelots des bendi, ces calèches colorées faisant office de taxis urbains, et du ballet incessant des motos inondant ses rues en pente. Femmes en tenue stricte et sombre (tunique longue et sarong, voile plus ou moins hermétique encadrant le visage) en côtoient d’autres « en cheveux », portant des tenues légères, colorées et sexy, mais toutes ont le portable vissé à l’oreille, conduisent leur vespa et vous donnent volontiers l’adresse de leur page Facebook. Nous sommes en pleine saison du repiquage du riz. Baignés par les brumes matinales d’un ciel de mousson, les champs bordés de cocotiers se muent en camaïeux vert et blanc, estampes à la douceur infinie. Partout dans les rizières, se rejoue le ballet immémorial des repiqueuses en chapeau conique et des laboureurs ouvrant les sillons derrière leurs buffles.

Le repiquage du riz
Grâce à son climat chaud et humide, la province de Sumatra Ouest bénéficie de trois récoltes annuelles de riz. Le travail dans les champs, et notamment le repiquage, est exclusivement effectué par les femmes.

 

Une culture hautement syncrétique

Si le pays minangkabau est aujourd’hui profondément islamisé, son histoire témoigne d’une superposition d’influences successives qui lui ont forgé son identité unique. D’abord peuplée de tribus animistes, parfois mégalithiques, qui survivent encore en certaines régions de Sumatra (Nias, Jambi, Mentawaï), la Suvarnabhumi, ou « Terre de l’Or » des chroniques anciennes fut ensuite bouddhiste sous le royaume de Sriwijaya à l’emplacement de l’actuelle Palembang, puissante cité État contrôlant déjà le détroit de Malacca. Elle devint ensuite hindouiste à partir du XIIIe siècle sous la tutelle du royaume de Majapahit basé dans l’est de Java, alors qu’au même moment, la principauté de Samudra, à l’extrême nord de l’île, ancien comptoir prospère fondé par des marchands musulmans originaires du Gujarat indien, devenait islamique, et se lançait à la conquête des territoires côtiers : au fil des siècles, le sultanat d’Aceh convertit progressivement toute l’île, à l’exception notable des Batak, isolés au centre, qui seront ensuite évangélisés sous la colonisation hollandaise. 

Société Minang Bukkitingi Prières
Le paradoxe de la société minang : à la fois matriarcale et profondément islamisée. Ici, dans une madrasa de Bukkitingi (à gauche). Près de la cascade d’Aka Barayun, dans le canyon d’Harau, Lastri effectue l’une de ses cinq prières quotidiennes. (à droite)

 

Symboles forts

Les fameuses maisons minangkabau, l’élément le plus visible de la culture locale, hérissent ici ou là l’horizon que coiffent les cônes du fumant Merapi, de l’inoffensif Singgalang et du lointain Sago. Le nombre de « cornes » ourlant les toits indique l’aisance matérielle des familles : deux pour la vaste majorité, quatre pour la classe moyenne, et à partir de six pour les plus fortunées. Si quelques édifices rénovés flamboient de toutes leurs façades peintes et de leurs miroirs incrustés – influence du Gujarat indien – force est de constater que nombre d’antiques maisons de famille périclitent, voire tombent en ruine, faute d’habitants permanents. Construites avec des piliers inclinés pour résister aux séismes fréquents dans la région, certaines arborent pourtant avec superbe plusieurs siècles d’âge, au milieu d’une végétation luxuriante qui ajoute une note de mélancolie. La fougère reste d’ailleurs l’ornementation la plus usitée, symbole de simplicité matérielle et de modestie intellectuelle, mais aussi de connexion avec la Déesse Mère des commencements, peut-être à l’origine de la tradition matrilinéaire, que résume ce truisme : « la femme est l’avenir de l’homme ».

Maisons traditionnelles minangkabau
Les toits incurvés rappelant les cornes de buffles des maisons traditionnelles minangkabau restent l’élément le plus visible de l’identité locale : deux cornes, famille modeste, quatre cornes, classe moyenne, et plus de six, des notables.

Fleur de raflesia
Près d’une rare fleur de rafflesia à maturité, la danseuse Indah, de la troupe Sakato, symbolise la connection étroite des Minangkabau avec leur environnement naturel


Introduction à la rumah gadang

À notre arrivée inopinée dans cette splendide maison aristocratique de Magek, Arifah a couru jeter un élégant châle brodé sur sa tête et ses épaules, avant de nous servir, hospitalité oblige, des petits gâteaux « maison » à base de farine de riz sucré, cuits à l’étouffé dans des feuilles de bananier. Vastes volumes, lumière tamisée et mobilier réduit à sa plus simple expression, l’intérieur reste zen. Le grand côté de l’espace rectangulaire est occupé par les chambres en rang d’oignon. Il y dans chaque maison commune, la rumah gadang, autant de pièces à coucher qu’il y a de filles, les grands-parents et les jeunes garçons dormant, eux, dans le salon. Arifah décrypte l’arbre généalogique, placardé sur un mur. On y suit l’impressionnante ramification de son clan, depuis l’ancêtre féminine Oenteng, il y a huit ou neuf générations. Pas moins de vingt-huit petits-enfants forment les nouvelles « pousses » de l’arbre.

« Bien sûr, l’héritage devient problématique avec autant de rejetons, dont plus de la moitié de femmes. »


Femmes en train de calibrer les piments rouges
Femmes en train de calibrer les piments rouges dans une coopérative féminine de la vallée de Sungai Angek.

 

Complexité généalogique

Si ces dernières détiennent en théorie la propriété des murs, la réalité est plus compliquée : à chacun et chacune sa part des petits biens (argent, bijoux, vaisselle et mobilier) et quant aux grands biens (terrains, maisons) ils sont en général en indivision, « tout le monde devant être consulté à chaque décision importante ». Ceci explique que bien des maisons soient non entretenues ou abandonnées, du fait du nombre d’impétrants et de leur dispersion géographique. Les modes de vie évoluant, l’homogénéité du clan se fissure au fil des mariages et des retours d’exil, des querelles picrocholines mais insolvables enveniment les relations familiales – qui se veulent pourtant démocratiques et égalitaires. S’il est encore fréquent de trouver trois ou quatre générations et plus de vingt personnes cohabitant sous le même toit, de plus en plus de jeunes décident d’aller vivre ailleurs ou de construire une nouvelle maison sur le terrain collectif, parfois en détruisant l’ancienne, qui dans le meilleur des cas, ne sert plus qu’aux grands rassemblements claniques, lors des mariages, des enterrements ou des successions de pangulu, le chef de lignée.

L’élevage des canards reste l’apanage des femmes minang
L’élevage des canards reste l’apanage des femmes minang, qu’on voit mener leurs troupes à la baguette au bord des rizières.

 

Jour de mariage

Rau Rau vibre d’une animation particulière : les bannières noires, sang et or claquant au vent annoncent un mariage ! Ce village est bâti sur les pentes du volcan Merapi, d’où seraient issus, selon la légende, les quatre clans fondateurs minangkabau. Fitdawati est allé chercher sa promise Diki, dans la maison de sa mère où elle s’apprête sous la houlette de son bako, les femmes du clan. Si le mariage n’est plus systématiquement arrangé par les parents, les jeunes gens se choisissant eux-mêmes, il reste encore la grande affaire des familles. De même, si le père devient de plus en plus impliqué dans l’éducation des enfants, le cliché du « visiteur du soir » colle encore durablement aux hommes. Les festivités s’étalent sur plusieurs jours, consistant essentiellement en des réceptions successives des amis, famille proche et parentèle éloignée, souvent très protocolaires. « Tutup, makan, jalan » dit la maxime : on s’assoit, on mange et on s’en va ! 

Mariage Minangkabau
Vivement colorés, les mariages minangkabau prennent l’allure de fêtes royales, où les coiffes rappellent les cornes des buffles.
 

La loi du suku

Les banquets sont aussi brefs qu’abstèmes, mais la litanie des agapes reste l’occasion de sortir ses plus beaux atours de brocards rouges et or (on se change parfois quatre fois dans la journée) et donne lieu à plusieurs allées et venues chamarrées dans le village, entre les différentes maisons familiales. Il est tabou de se marier au sein du même suku, c’est à dire du même clan matrilinéaire (le bannissement sanctionne les contrevenants), mais les unions dans un même kampung (village) sont désormais tolérées. Lors du mariage à la mosquée, selon la loi coranique, qui a eu lieu la veille en présence des deux époux (bien que la présence de la femme ne soit pas obligatoire), le mari a dû prononcer et signer le serment d’acceptation du divorce qui serait demandé par sa femme, sous condition d’abandon prolongé ou de maltraitance caractérisée. Une avancée du droit indonésien.

Mariages minangkabau
Lors des mariages, qui durent plusieurs jours, les jeunes mariés, suivis par le suku, ou clan matrilinéaire, font à pied
le chemin qui les sépare de la maison de la jeune fille, où le couple ira s’installer pour quelques jours à quelques années.


Cortège royal

Pour l’heure, Fitdawati, calot sur la tête et poignard rituel à la ceinture, traverse le village au bras de son épouse en grand apparat, suivi par les parents, le clan maternel de madame, ses oncles et son pangulu. Un vrai cortège royal ! On salue les voisins, un orchestre accueille la noce avec des flonflons à l’arrivée dans la demeure du garçon, pour la présentation à sa famille. Il repartira plus tard habiter au moins une semaine chez ses beaux-parents, comme le veut la coutume, avant que le jeune couple, s’il en a les moyens, décide d’emménager ailleurs. Lors du banquet de réception des femmes, sous la « présidence » des mariés juchés sur un trône kitchissime à force de dorures, on entend soudain un grand fracas et toutes les femmes se précipitent : épuisée par des jours de libations et un diadème de plusieurs kilos lui ceignant le front, Diki vient de s’effondrer, victime d’un malaise. La princesse du jour et future matriarche serait-elle écrasée par le poids des responsabilités qui l’attendent ?

Procession matrimoniale
Procession matrimoniale à travers le village de Rau Rau.

 

Une société de femmes dans un monde d’hommes

Survivance miraculeuse ou anomalie de l’histoire ? Au cœur de la nation indonésienne, premier pays musulman au monde avec plus de 200 millions de fidèles, subsiste en effet cette société non seulement matrilinéaire, c’est-à-dire avec un mode de transmission des biens et qualités sociales fondé sur l'ascendance maternelle, mais également matrilocale, puisque l'époux va habiter dans le village de l'épouse. En anthropologie, cette double particularité permet de qualifier les Minangkabau de société matriarcale. Ce mode de filiation est en contradiction avec le droit islamique, fortement patriarcal, qui régit l’essentiel de l’archipel indonésien. En réalité, si l’héritage se transmet de mère en fille, le titre de chef de lignée matrilinéaire se fait de l’oncle maternel au neveu. Le mari n’ayant en principe que peu d'importance, c'est le frère aîné de la mère qui se substitue au père, pour l’éducation, l’instruction et le mariage des enfants. Quant aux femmes, elles ne disposent d’aucun pouvoir politique, celui-ci étant sous l’autorité d’un pangulu, ou chef de clan, toujours masculin.

Maison de famille à Balimbing
Devant sa maison de famille, à Balimbing, Lis fait une pause avec son rateau qui lui permet d’étendre le riz pour le faire sécher
 

Texte et photos de Franck Charton

 

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