22 juin 2020 - Asie du sud-est et Pacifique, Birmanie, Thaïlande, Peuples et fêtes

Les Karen sont un peuple majeur d’Asie du Sud-Est qui habite des deux côtés de la longue chaîne montagneuse qui sépare la Thaïlande et la Birmanie d’aujourd’hui. Des accords de paix ayant été signés avec le nouveau gouvernement birman, de nombreux postes frontaliers sont désormais ouverts entre les deux pays à travers leurs territoires. Avec notre ami Daniel, installé en Thaïlande depuis une trentaine d’années, nous partons à leur rencontre dans la région de Letongku, située dans un recoin très isolé de Thaïlande, collé contre la frontière birmane et environné par de grands parcs nationaux. C’est le village préféré de Daniel, où il se rend régulièrement, notamment avec nos voyageurs. Une culture karen préservée y subsiste, organisée autour d’un culte chamanique appelé Telakhon.

 

Un peuple de montagne : les Karen

Les Karen sont l’un des principaux peuples d’Asie du Sud-Est continentale, répartis le long de la chaîne montagneuse qui sépare aujourd’hui la Thaïlande de la Birmanie, en trois principaux sous-groupes : les Sgaw, les Pwo et les Bwe. De langue tibéto-birmane, ils sont au total environ 4 millions, dont 80 à 90 % habitent en Birmanie.

En Thaïlande, l’ensemble des groupes karen, principalement sgaw, est réparti sur quinze provinces tout au long de la frontière avec la Birmanie, depuis le nord de la province de Chiang Rai jusqu’à l’isthme de Kra. La plupart sont venus de Birmanie au cours des trois derniers siècles, par vagues de migration successives. Leur implantation dans les montagnes au nord-ouest de la Thaïlande est principalement la conséquence des différents conflits qui les ont opposés aux Thaïs et surtout aux Birmans au cours de leur histoire.

Ce fut récemment le cas avec le conflit incessant qui opposait les rebelles karen à la junte militaire birmane depuis les années 1950, conflit qui s’est heureusement fortement apaisé depuis le changement de régime en Birmanie en 2012 et les accords de paix. De nombreux postes frontaliers sont désormais ouverts entre Birmanie et Thaïlande.

Les villages karen sont proches de sources d’eau et entourés de forêts. Les maisons sur pilotis en bois et en bambou sont vastes. Les Karen cultivent le riz sur brûlis en montagne et, en plaine, en parcelles inondées. Certains ont été convertis au christianisme par des missionnaires occidentaux, d’autres sont bouddhistes, mais tous ont gardé un fond animiste. Ils vénèrent l’esprit du riz comme celui de l’eau, élément indispensable à la riziculture. Certains villages ont des interdits, comme celui d’élever des poulets et des cochons. La tradition de chiquer le bétel est encore très pratiquée. Les Karen sont réputés depuis longtemps pour être de bons cornacs.
 

Karen thailande
Enfants karen © Daniel Gerbault

 

Le culte chamanique karen dans la région de Letongku

Les Karen ont été beaucoup christianisés depuis les années 1840. Ils offraient en effet un terreau idéal aux évangélistes de par leur cosmogonie très proche de la Bible, à savoir le mythe du fruit défendu dans le jardin de la création, et le mythe messianique du « frère blanc » qui doit apporter le « livre d’or », ou écritures sacrées. De nos jours on estime que 15 à 20 % des Karen ont été christianisé et que 60 à 65 % sont bouddhistes.

Les missionnaires baptistes américains ont tenté, en vain, de convertir les Karen de Letongku, village d’environ 1 500 âmes, isolé dans la jungle thaïlandaise et tout proche de la frontière birmane dans la chaîne des monts Dawna. Seules dix familles sur 216 ont été converties. Les missionnaires se sont heurtés à un culte pratiqué par le mouvement millénariste Telakhon, qui compte de nos jours environ 16 000 adeptes répartis entre trente et un villages en Birmanie et trois en Thaïlande. Letongku est le seul village en Thaïlande où réside un chef religieux, appelé isi. Il est considéré comme un dieu vivant, le dixième d’une lignée de chamans.

Ce culte Telakhon est un ordre syncrétique qui emprunte au bouddhisme son iconographie, son culte des reliques, certains de ses préceptes – et en partie son calendrier rituel – et qui emprunte au christianisme la prophétie du retour d’un messie et à l’hindouisme la vénération pour un gourou ascétique, l’interdiction de consommer les animaux d’élevage, et la divinisation de la nature. La communauté a su maintenir la tradition malgré les vicissitudes inhérentes aux villages situés près de la frontière birmane et l’absence de successeur, pour une durée de sept ans après la mort du huitième chaman. En 2011, le leader spirituel de Letongku est parti s’installer dans un village voisin situé en Birmanie, avec un nouveau temple, obligeant certaines familles à déménager également. Il est cependant aisé de passer côté birman, même pour nous. La frontière est symbolisée par un simple panneau en bois cloué à un arbre.
 

temple de Letongku
Dans le temple de Letongku © Daniel Gerbault 

 

Règles de vie et cérémonies au temple chamanique

Le isi, chaman, est entouré d’une dizaine de disciples ou novices âgés de treize à vingt-huit ans qui sont à son service pour un minimum de trois ans et trois mois, participent aux cérémonies rituelles, aux corvées ménagères, fabriquent des paniers à offrandes, et travaillent la terre et le jardin potager appartenant au temple. Les plus jeunes sont chargés du feu sacré qui brûle toute la nuit dans le logement de leur maître et dorment auprès de lui.

La règle de vie communautaire est assez stricte : deux repas par jour en temps normal et un seul en période de Carême qui correspond à celui des bouddhistes birmans et thaïlandais, à la saison des pluies. Un interdit scrupuleusement observé dans tout le village prohibe l’élevage d’animaux domestiques pour la consommation. La chasse du petit gibier, devenu rare, dans la jungle proche est autorisée. La viande de singe, de porc-épic, de rat de bambou, de crevettes et de poisson est consommée par les laïcs. L’isi, lui, n’a droit qu’aux fruits et légumes de son jardin, au riz et au maïs cultivés près du temple. L’alcool est absolument proscrit dans tout le village. Les novices doivent se laisser pousser les cheveux et les nouer en chignon ceints d’un foulard blanc, au-dessus du front.

Lors de la pleine lune et de la nouvelle lune, les fidèles se rendent au temple situé à l’extérieur du village chargés d’offrandes : canne à sucre, ananas, le bétel, cultivé et chiqué en abondance, noix de coco, bougies en cire d’abeille confectionnées artisanalement. La tenue vestimentaire lors des cérémonies religieuses est la tunique blanche pour les hommes, symbole de pureté. Les femmes mariées portent une robe rouge tandis que les jeunes filles sont en blanc. Elles ont un statut inférieur aux hommes, reléguées au second plan lors des cérémonies, discrimination que l’on retrouve parmi de nombreux peuples animistes qui considèrent que le sang menstruel est impur, et donc pourrait souiller l’aire sacrée.
 

ceremonie animiste
Cérémonie karen © Daniel Gerbault

 

Anniversaire de l’isi, le chaman

Daniel nous livre ci-dessous ses impressions, suite à sa participation début décembre 2012, avec deux trekkeurs français, à l’anniversaire de l’isi, âgé alors de 63 ans, dans le village birman de Kui Le To :

« La balade depuis Letongku est superbe. La piste, assez large pour les motoculteurs et les motos, traverse des plantations de palmiers aréquiers, des bananeraies, des bambouseraies et des ruisseaux à l’eau limpide. Il n’est pas rare de croiser des bonzes de la forêt itinérants qui parcourent des centaines de kilomètres pendant lesquels ils méditent. Un simple panneau au bord du sentier indique que nous quittons la Thaïlande. Aucun contrôle. Nous sommes toujours en pays karen, un peuple qui vit des deux côtés de la frontière. Nous franchissons la rivière Suriya sur un radeau en bambou en tirant sur une corde, et arrivons de l’autre côté en Birmanie.

Nous sommes accueillis par mon ami Pa Wa qui a servi l’isi en tant que disciple dans sa jeunesse. Il nous sert d’interprète thaï-karen. En 2011, Il a bien sûr suivi son maître avec sa famille, qui a déménagé de Thaïlande vers la Birmanie. Par la suite, il a quitté la communauté de végétaliens suite à un différend avec l’isi. Depuis, sa maison à Letongku est habitée par sa nièce qui est mariée à l’adjoint du chef du village. Des centaines de Karen chiquent la noix de bétel, en tenue traditionnelle et assis sous des auvents. Ils se sont déplacés de l’intérieur de la Birmanie et de la Thaïlande voisine pour célébrer cet évènement. L’armée birmane fait partie des invités.

À notre surprise, nous ne sommes pas les seuls invités étrangers. Huit membres du peuple hmong, réfugiés aux États-Unis, sont venus par la route depuis Yangon avec un laisser-passer délivré par un bonze birman. Nous sommes conviés à nous adresser à l’assemblée à la tribune, un moment fort ! Pa wa traduit en karen ce que je lui dis en thaï et moi, je traduis du français vers le thaï. Le repas copieux est strictement végétalien. Nous sommes les témoins privilégiés que l’aura de l’isi rayonne toujours. »

 

À la source du fleuve Mae Klong, chez Lung Sommaï

Lors d’un trek dans la région de Umphang, effectué il y a quelques années, Daniel a fait la connaissance de Lung Sommaï, un patriarche karen qui a une philosophie de vie en phase avec l’époque actuelle, à savoir la protection de l’environnement et plus particulièrement de l’eau et de la forêt. Sa famille ainsi que huit autres vivent dans des rizières traversées par la source d’un fleuve important de Thaïlande, le Mae Klong.

Lung Sommaï est le nom thaïlandisé de ce patriarche âgé de 72 ans en 2020, Lung signifiant « oncle », mais son nom est Ja Ye en langue karen. Il vit à Mong Kua, l’un des trois villages côté thaïlandais où les habitants pratiquent le culte chamanique Telakhon, mais avec des règles moins strictes qu’à Letongku. Il y a huit heures de marche à travers la forêt entre Mong Kua et Letongku. Ici, les habitants élèvent des porcs, des poules et des canards, qu’ils consomment. Quand on demande au patriarche pourquoi il est concerné par la qualité de l’eau, il explique que le culte chamanique lui a appris à respecter la nature, les êtres vivants, à vivre sans convoiter les biens des autres, à ne pas chercher le conflit. Il a fondé une communauté appelée ton tale signifiant « la source de la mer » dont le but est de protéger la qualité de l’eau du fleuve Mae Klong, qui se jette dans le golfe du Siam à quatre-vingt kilomètres au sud-ouest de Bangkok. À ses côtés, huit familles cultivent le curcuma bio qui est vendu à Abhaibhubej, un hôpital réputé spécialisé dans la médecine traditionnelle thaï. L’engrais utilisé est 100 % naturel, composé d’un compost de pousses de bambou, de guano de chauve-souris et de balles de riz. La communauté de ton tale prône la polyculture car la monoculture nécessite des engrais chimiques et des pesticides qui s'écoulent dans les cours d'eau, et ils plantent des arbres pour lutter contre l’érosion des sols,

Près de la maison de Lung Sommaï, un centre d’information a été construit, qui sert aussi de gîte pour les invités de passage, avec sur les murs une série de panneaux en thaï sur la culture karen, sur l’action et l’histoire de la communauté ton tale. Ce centre a reçu un prix décerné par une émission de la télévision thaï pour son œuvre en faveur de l’environnement.
 

trek pays karen
Dans le temple avec le chaman © Daniel Gerbault

 

Fête au village de Mong Kua

Lors d’un trek dans la région de Letongku et de Mong Kua avec trois voyageusesTamera accompagnées par Daniel en décembre 2019, Lung Sommaï, le patriarche de la communauté, avait parlé à Daniel d’un rite animiste annuel qui devait se tenir début mars, selon le calendrier lunaire, au temple du village de Mong Kua. Déterminé à y assister, Daniel y est allé avec un ami en mars 2020, et ne le regrette pas. Voici ce qu'il nous en dit :

« Dès notre arrivée dans le temple, nous sommes chaleureusement accueillis, puis nous nous dirigeons vers le temple en bois où vit le chaman âgé de plus de 90 ans. Nous nous inclinons trois fois devant lui, comme le veut la coutume, avant de discuter avec des Karen venus de la région pour la célébration. Beaucoup d’entre eux logent et mangent sur place car ils viennent pour certains de loin. Nous sommes invités à partager leur repas composé de plantes sauvages, de porc et de riz.

Sur le terrain du temple ont été érigés des dizaines de longs mâts en bambou chargés de bannières, de guirlandes, de couronnes ornées de feuilles de Ficus religiosa, l’arbre symbole du bouddhisme, ainsi que des supports pour placer les bougies. De nombreux fruits, tels que ananas, noix d’arec et mains de bananes, ont été placés sur des arbres et sur des dais en bambou auxquels sont accrochés des petits paniers finement tressés contenant du riz, du curcuma, et une plante sacrée appelée sompoï, aux vertus protectrices, qui ressemble aux gousses de tamarin. Il y a en tout douze points de dévotion dédiés aux esprits, consistant en des mâts en bambou et en bois.

Le soir, dans le temple, à tour de rôle, des groupes de fidèles, d’un côté les hommes vêtus de blanc symbole de pureté, et de l’autre les femmes portant la tenue traditionnelle, entonnent des chants religieux en langue karen. Au milieu, deux foyers où l’on fait griller des bananes qui sont offertes à tous.

Le dernier jour de cette fête, en présence de nombreuses personnes, un radeau en bambou, chargé de fruits et d’un tronc de bananier, est lâché dans la rivière toute proche en hommage à l’esprit de l’eau. »
 

Fête mong kua
Fête de Mong Kua © Daniel Gerbault

ceremonie karen du radeau
Le radeau de bambou © Daniel Gerbault

 

Nos voyages à la rencontre des Karen de la région de Letongku et Mong Kua

Grâce à la connaissance acquise par Daniel Gerbault et les contacts qu’il a établis dans la région de Letongku depuis une vingtaine d’années, nous avons la chance de faire de belles immersions à la rencontre du peuple karen dans cette région isolée. Cependant, Daniel n’est pas disponible de manière illimitée et il est très souvent pris. Nous avons mis en place un programme de 12 jours France/France accompagné par Daniel avec deux dates de départ principales, particulièrement stratégiques car liées à des évènements festifs et célébrations :

Nous proposons aussi un tout nouveau voyage avec passage dans la région de Letongku en venant de Birmanie et rencontre ainsi du peuple karen des deux côtés de la frontière, en Birmanie et Thaïlande.

 

Quitter la région de Letongku à pied vers le sud

Letongku est donc un vrai cul-de-sac, au bout du bout des pistes, coincé entre parcs nationaux et la Birmanie.

Au lieu de revenir par la piste et la route vers Mae Sot par le même chemin, il y a une autre option, mais qui n’est pas accessible à tout le monde car assez physique : aller à pied de Letongku vers la région de Sangklaburi, plus au sud, à travers les parcs nationaux. C’est quelque chose de rare et encore moins connu, en immersion dans la jungle, accompagné par des pisteurs karen, avec cinq à six jours de marche et hébergement chez des petites communautés karen isolées. Daniel Gerbault l’a déjà fait, mais il ne sera peut-être pas disponible pour accompagner un tel voyage. Si tel est le cas, nous pourrons envisager de le faire sous forme de voyage-reconnaissance. Si ce trek de la région de Letongku vers celle de Sangklaburi vous intéresse, n’hésitez pas à nous contacter.