10 mai 2022 - Himalaya et Inde, Népal, Trekking

Le Népal regorge de paysages grandioses, de myriades de villages, de cultures en terrasses cascadant depuis des nids d’aigles isolés jusqu’aux rivières turquoise. Mais d’un point de vue naturel et ethnique, aucune région ne présente une diversité plus grande et plus saisissante que les Annapurnas. De l’étage du buffle à celui du yack, des rizières ruisselantes au genévrier, des jungles subtropicales aux prémices du plateau tibétain, les Annapurnas abritent une fascinante mosaïque de villages et d’ethnies. 

© David Ducoin 
Poon Hill depuis Muldai (3600 m) © David Ducoin

 

Un massif mythique

Avec ses 8 091 mètres, l’Annapurna 1 fait partie des 14 montagnes les plus hautes du monde. Le grand tour du massif offre des vues sur deux autres géants : le Manaslu (8 163 m) et le Dhaulagiri (8 167 m). En dépit de sa « petite taille » (6 993 m), le Machapuchare s’impose au milieu des colosses par son aura magnétique. Avant que la route ne balafre irréversiblement sa beauté, le Grand tour des Annapurnas était – sans conteste – l’un des plus beaux trekkings au monde et l’un des plus variés.

La région des Annapurnas ne s’ouvrit au tourisme qu’en 1977, suite à la résolution des tensions entre les rebelles khampa et les autorités chinoises au Tibet. Entraînés par la CIA, les Khampas s’abritaient au Mustang et lançaient des opérations furtives au Tibet. À l’époque, le grand tour prenait environ trois semaines. Il est désormais possible d’en accomplir un peu plus des deux tiers en version motorisée, et il est probable que la route atteindra le sommet du Thorong La dans quelques années. De nos jours, certains trekkeurs se rendent désormais directement à Manang, à 3 500 mètres, et y passent une journée d’acclimatation avant de lentement s’élever vers le col du Thorong La (5 416 m). En à peu près huit jours, dont deux d’acclimatation, on peut ainsi parvenir à Muktinath et terminer la marche. Cela-dit, la route est très rustique et s’approche plus d’une piste. S’il s’agit d’un désastre pour les amoureux de la randonnée, il ne faut pas oublier que cette route fut ardemment désirée par bien des locaux. Elle facilite les transports pour les villageois, le développement du commerce, l’accès aux soins.

Le Machapuchare et le Lamjung himal © David Ducoin
Le Machapuchare et le Lamjung Himal © David Ducoin

 

Une diversité naturelle unique au monde

Ce qui frappe dans les Annapurnas, c’est la diversité des paysages : rizières luxuriantes, jungles subtropicales, forêts de conifères, rivières émeraude et cascades diluviennes, cheminées de fées et canyons de Western. En népalais, « Annapurnas » signifie littéralement « pleine de grains », en référence à la déesse hindoue des moissons. C’est un nom tout désigné pour ces montagnes dont les glaciers alimentent les rivières et les champs.

Au bas Mustang, le paysage est minéral et lunaire. La roche est un témoignage à vif du glissement de la plaque indienne sous la plaque eurasienne, du long soulèvement sismique des Himalayas sur des millions d’années. En fouillant le lit des rivières, on trouve les pièces à conviction de la disparition d’une mer. Les ammonites sont les vestiges de la Thétis, qui séparait l’Inde de l’Eurasie. Sous la pression tectonique, la Tethis aurait disparu il y a quelques 20 millions d’années. Les sédiments de l’ancien océan s’accumulèrent en strates grandissantes jusqu’à former les « Himalayas », la « demeure des neiges ». Non loin des drapeaux bouddhistes, dont les prières disparaissent peu à peu emportées par le vent, le fossile de l’ammonite nous rappelle que tout n’est qu’impermanence, qu’illusion, que le paysage qui nous semble immuable ne l’est pas, que le « sommet bleu » du « Nilgiri » qui domine la vallée n’a pas atteint les 7 061 mètres en un jour… Chaque matin, vers les onze heures, les rafales d’un vent violent dans la vallée du Mustang font carillonner la Kali Gandaki, la rivière argentée frémissante dans son lit virevoltant. La palette ondoyante des champs de sarrasin et de colza, rose et ocre, frissonne au milieu des peupliers, des pommiers et des saules. La vallée du Mustang nous renvoie aux origines des Himalayas, pareille aux fonds d’une mer entre les montagnes d’écume blanche. Qui sait combien de fossiles marins sont encore enfouis sous le lit des rivières, sous les strates abyssales de ces montagnes célestes ?

Tsarang (aussi appelé Charang) à 3 560 mètres, Mustang © David Ducoin
Tsarang (aussi appelé Charang) à 3 560 mètres, Mustang © David Ducoin

À Manang, les pittoresques formations calcaires en cheminées de fées sont un autre souvenir de la mer disparue. Le calcaire est une roche sédimentaire, formée au fond des mers, par un conglomérat de coquillages et de squelettes marins. Tout comme l’Everest, les sommets de l’Annapurna et du Dhaulagiri en contiennent, et il est incroyable de s’imaginer que ce qui est aujourd’hui le toit du monde était jadis le fond d’une mer.

De mars à mai, des hectares de forêts de rhododendrons déploient leurs corolles aux rouges flamboyants. Les pétales sertissent les sentiers tortueux aux pieds des arbres sinueux dont la hauteur peut atteindre jusqu’à vingt mètres. À une altitude plus élevée, les pétales virent au rose puis au blanc. La féérie des couleurs sur les arbres embrasés contraste avec la blancheur des sommets himalayens.

Rhododendrons et vue sur le Dhaulagiri et le Tukuche peak © David Ducoin
Rhododendrons et vue sur le Dhaulagiri et le Tukuche Peak © David Ducoin

 

Muktinath : le lieu de la délivrance

Si l’attrait principal des randonneurs pour la région des Annapurnas est sa saisissante diversité paysagère et ethnique, de nombreux Népalais et Indiens s’y rendent pour des raisons sacrées.

À 3 700 mètres, au milieu des saules et des peupliers, le temple de Muktinath abrite de petites flammes qui jamais ne s’éteignent, alimentées par un gaz naturel jaillissant de la roche. Le temple attire les bouddhistes comme les hindous, car ici, tous les éléments naturels se conjoignent : l’eau, la terre, l’air et le feu. Les pèlerins se purifient sous les 108 sources d’eau froide dans l’espoir d’être bénis, délivrés des souffrances. Non loin, des vendeurs déploient sur leurs étals une profusion de fossiles, vrais ou faux. Si les ammonites ou « shaligram » sont les innombrables évidences de la disparition d’une mer, les hindous les considèrent comme une incarnation du dieu Vishnu, protecteur de la Création. Il y a quelque chose de magique, de vertigineux, lorsque l’on contemple ces fossiles marins, vieux de millions d’années, et que l’on lève les yeux vers les montagnes bleues du Nilgiri.

Les Annapurnas ne sont pas seulement l’un des massifs les plus riches en termes de diversité paysagère et ethnique, c’est un endroit où le spectre d’une mer continue d’exister. Marcher dans ces vallées, c’est comme fouler les abysses d’un océan disparu.

Sur la route de Ghandruk à Tadapani © David Ducoin
Sur la route de Ghandruk à Tadapani © David Ducoin

 

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