26 novembre 2020 - Himalaya et Inde, Pakistan, Trekking

Cette année 2020 est bien particulière. Elle nous met face à la réalité de notre besoin d’espace, d’évasion et de liens. Si la majorité des pays sont restés fermés aux voyageurs cet été, le Pakistan a ouvert son territoire au tourisme le 9 août 2020. En septembre, quelques questionnements rapidement balayés par l’opportunité de voyager à nouveau, ont poussé Barbara, chef de secteur du Pamir et du Kirghizistan, à prendre un billet pour aller repérer de nouveaux itinéraires de treks et revoir ses amis pakistanais, wakhis et kalash. Reprendre un peu de liberté, se remplir les yeux de terres nouvelles, vues plongeantes du haut des cols et le long des glaciers, et remplir le cœur de l’émotion des retrouvailles. Barbara nous dévoile quelques images et des histoires liées à ce périple. L’occasion de renouer avec ce à quoi nous aspirons tous, vivre une aventure, qu’elle soit ici ou là- bas, et retrouver la liberté, toujours en équilibre.

 

Retour en terres pakistanaises

Partir seule est un luxe. Un cadeau que je me fais, car j’ai sur place des amis fidèles et une connaissance des lieux qui me permet de plonger sans crainte dans le vif du sujet : les montagnes, ses sentiers, sa vie sauvage – animale – et ses habitants, bergers, nomades, villageois, indispensables à l’entretien des espaces isolés. Ce mois de voyage fut une vraie aventure, dans le sens où tout le programme fut à revoir. Un permis de trek accordé pour réaliser une traversée de 15 jours entre l’Hindou Kouch et le Gilgit-Baltistan (enchaînement de trois treks), qui fut, une fois à Chitral, bien inutile. Il est en vérité encore difficile, voire impossible d’accéder au Broghil depuis 2010, alors adieu prestigieux lac Karambar, col de Darkot, et peuple du Pamir, il est encore trop tôt, mais l’occasion viendra.

Pakistan
Vallée de Gazin - Hindou Kouch © Barbara Delière

Rebondir. Si nous ne pouvons passer près de la frontière afghane, nous passerons plus bas, sur le trek de Thui qui mène à la vallée de Yasin, de culture wakhi où persiste la langue Burushaski. Puis, plus loin, dans la Hunza, j’ai retrouvé mes habitudes, non sans les secouer un peu, en allant pendant 6 jours explorer le trek de Batura, le long de son glacier, qui révèlera des empreintes du léopard des neiges encore toutes fraîches.

Et finir en posant le sac à dos à Shimshal, dans ma famille de cœur, pour accompagner le temps d’une journée, Sultana, la mère, qui va tous les jours sur ses alpages d’hiver…

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Empreinte de léopard des neiges (à gauche) - Shimshal (à droite) © Barbara Delière

 

De l’Hindou Kouch aux vallées du Gilgit Baltistan par le col de Thui

« La dernière fois que des trekkeurs sont passés ici c’était en 2016 » me dit Karim, le guide. À vrai dire, cette ancienne route commerciale est depuis quelque temps déjà quasi délaissée, et si l’accès au départ de Mastuj ou Yasin, se fait uniquement en jeep, le col de Thui dominant à 4 495 mètres se laisse franchir, mais pour cette occasion, avec peu d’acclimatation !

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Massif de Thui © Barbara Delière

La preuve est là, le long du parcours, ce trek est un itinéraire de « locaux ». Entre pierriers et alpages sommaires, bivouac et source, rien ne s’improvise. Bergeries encore debout, avec les yacks aux environs, puis rapidement le col, pour, en moins de deux nuits, demander au corps de passer de 1 500 mètres à 4 500 mètres d’altitude…

Admirer la vue sur la chaîne des pics « Thui », et sur les cartes, la frontière. Passer, d’un pied à l’autre, entre les deux régions, avant de descendre au Gilgit-Baltistan et enchaîner avec une traversée du glacier de Gazin, long et changeant qui rappelle le Karakoram.

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Glacier de Gazin (à gauche) - Porteur pakistanais (à droite) © Barbara Delière

Reconnaissance, approuvée et éprouvée sans problèmes, mais à adapter pour que l’itinéraire soit à la hauteur de son acclimatation, plus douce et progressive pour en apprécier toute sa diversité.

 

Trek d’immersion au cœur de la Hunza, le long du glacier Batura

L’ancien royaume de la Hunza, est emblématique du Pakistan. Dans le prolongement du Karakoram, la région n’a pas les plus hauts sommets mais de multiples pics, de nombreux 7 000 ; la plupart inconnus ou difficilement conquis, ils n’en restent pas moins stupéfiants et vertigineux. Karimabad et ses environs attirent les curieux moins enclins à la marche, et pour les amoureux des sentiers, c’est dans le « Gojal », la partie haute et isolée de la Hunza que résident ses joyaux. Vallées isolées de Shimshal et Chapursan et multiples cols empruntés par les civilisations depuis des centaines d’années ; véritable réseau d’une vie ancestrale.

Mais le Gojal, aussi exigeant soit-il, offre également des treks accessibles, comme celui le long du glacier Batura ; une progression douce après une traversée sans danger du « glacier noir », qui va d’alpage en alpage, et de cabane de bergers en cabane de bergers.

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Trek de Batura - Bergeries de Fatmahil © Barbara Delière

À Passu, le massif imposant, au pic dominant à 7 785 mètres, n’est pas visible, mais tout le monde en parle et le connaît ; c’est là que sont les yacks des habitants. Ils sont gardés avec les troupeaux de chèvres, de mai à septembre, pour une grande partie à « Yashpirt » – littéralement la « prairie à chevaux /yacks » – un hameau paisible avec une vue imprenable sur le sommet et son glacier, et où l’eau coule à flots depuis quinze ans, suite aux travaux de canalisations entrepris par les habitants grâce à des fonds européens.

Traces de la vie humaine et traces aussi, de la vie sauvage. De toute évidence, un léopard des neiges, allait vers Passu quelques jours plus tôt, tandis que nous remontions vers Yashpirt. Ses nombreuses empreintes furent la récompense sur ce sentier à la progression souple mais au terrain exigeant. Dans cette région il n’est pas rare de le voir en hiver, lorsqu’il descend au-dessus du village (photos à l’appui) et chaque année des yacks sont tués, « les plus jeunes et les plus fragiles, sinon impossible pour un léopard de venir à bout d’un mâle adulte » me dit Hassan.

Et cette nuit, là, ces derniers, très agités, nous prévenaient de sa présence…

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Glacier de Batura et pic "Periguos" (à gauche) - Les bergeries de Yashpirt (à droite) © Barbara Delière

Le froid s’est installé et nous ne rencontrons que deux bergers, venus chercher des yacks pour un mariage qui aura lieu dans quelques jours, comme le veulent les traditions, à partir d’octobre. L’ambiance est lugubre, les roches sombres, mais lorsque les nuages laissent passer la lumière blanche, les gorges et les rivières brillent d’éclat et de pureté ; avec le lever de soleil, magistral, ce trek est une pure merveille !

 

Village de Shimshal : une journée pour vivre une vie de bergère !

La Hunza, traversée par la Karakoram Highway qui mène à la Chine via le col frontalier alpin « Kunjerab », attire par sa culture et sa population ismaélienne ouverte et éduquée, mais toujours attachée au mode de vie montagnard. Côtoyer les « Hunzakut » et les vallées isolées, c’est un peu comme être en Europe mais au temps de nos grand-parents.

Je me plais avec eux, et je profite de la météo capricieuse pour passer deux jours chez mes amis à Shimshal, village isolé à trois jours de marche – remplacés depuis 2004 par trois heures de jeep sur la piste aménagée régulièrement par leurs soins.

Je retrouve ma famille de cœur comme j’aime l’appeler. Karim et Jannu, deux des fils sont là, la petite dernière, Kiran, toujours aussi timide, et enfin Aziza, l’ainée que j’apprécie d’autant plus qu’elle est comme moi, éprise de liberté. Après avoir vécu à Doha, Aziza se retrouve bloquée par la Covid dans ce petit village, ramenée à ses origines et à la vie difficile des montagnes à l’approche en hiver.

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Band-e-sar avec Sultana Dur © Barbara Delière

Aziza est malade et je l’aide comme je peux. Ici, tous les jours la même vie et la même routine. Aller chercher l’eau, nourrir les vaches, nettoyer, préparer le repas, laver le linge, faire sécher les abricots, et toute la journée faire des feux et les alimenter au fur et à mesure des passages dans la maison. Aucune véritable pause car le temps est compté. Cette vie me subjugue et je propose à Sultana, la mère, de passer une journée avec elle, qui tous les matins à sept heures monte à Band-e-Sar et retrouve sa maisonnette et ses bêtes, pour revenir le soir avec du lait frais, des œufs et un fagot de bois sur le dos. Elle est enchantée et la famille est en joie pour nous. Je passe une journée avec ce petit bout de femme, éloquente par sa bravoure et sa ténacité. Ses mains comme son visage parlent d’eux-mêmes. Une vie dédiée à ses neuf enfants et ses aller-retours sur les hauteurs plus ensoleillées en hiver, et autrefois, au col de Shimshal à Shujerab, lors du « Kutch », la transhumance qui a encore lieu aujourd’hui.

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Vallée de Shimshal © Barbara Delière

Elle aime être ici mais me répète que la vie est difficile. Je garde avec elle les chèvres le long de la rivière, le froid nous glace. Je n’avais pas compris et n’ai pas pris de veste, pensant juste la suivre à côté de l’enclos. J’ai seulemeent compris, en menant les chèvres plus bas, que c’était trop tard. Pendant, deux heures, mon foulard collé contre moi m'a servi d’excuse pour sévèrement apprécier le thé brûlant au retour. Elle me parle en whaki, je réponds en anglais, on ne se comprend pas vraiment et on en rit, car l’essentiel ne nécessite pas de mots. Une seule journée parmi des milliers, une journée partagée qui reste encore en moi comme un merveilleux souvenir et me donne l’envie de connaître encore mieux ces peuples des montagnes et leur vie qui fait écho à celle d’autrefois.

 

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