01 mars 2019 - Amériques, Pérou, Peuples et fêtes

La longue approche vers le monde Q’ero et la cordillère de Sinakara © Franck Charton

 

Chaque mois désormais, nous laissons à notre ami Franck Charton le soin de nous conter un de ses meilleurs moments de voyage. Pour cette première chronique, Franck nous emmène chez les Q’ero, une communauté quechua parmi les plus isolées des Andes péruviennes. Franck Charton est Grand Reporter et il sillonne le monde depuis une trentaine d'années, près de sept mois sur douze. Il en rapporte de magnifiques images et il les partage avec nous.

À chaque voyage chez les Q’ero, une communauté quechua parmi les plus isolées des Andes péruviennes, dans la cordillère de Sinakara, je ressens la force de leur résilience. A l’occasion du tournage pour Arte, au printemps dernier, d’un film documentaire sur mon travail parmi eux, je suis remonté à Quiko passer quelques jours dans la famille Guirilio Quispe, accrochée à près de 4200 m dans la puna.

 

Retour en terre q’ero

Le protocole tacite reste immuable : à chaque retour en terre q’ero, il faut avant toute chose sacrifier avec ses hôtes au rituel du partage des feuilles de coca en prononçant les phrases sacrées : « Allpay kusunchis », ou “donner à la terre”, ce qui veut dire : “Nous allons mâcher de la coca” ensemble. Chacun tend à ses voisins les feuilles, par bouquet de trois.« Urpicháy, sunqucháy ! » répond alors celui à qui est faite l’offrande, en regardant l’autre dans les yeux, avec un grand sourire, c’est à dire « Petit coeur de colombe », ou « merci » en quechua Q’ero.  Aussi poétique que puisse paraître cette fraternelle entrée en matière, le quotidien des Q’ero reste forgé par l’altitude, le froid, la solitude des grands espaces et la survie en autarcie. Une leçon de vie.

 

Village q’ero au pied des glaciers

A mon arrivée chez l’ami Cesar Antonio en compagnie de l’équipe de tournage, après plusieurs heures de route depuis Cusco et deux cols à plus de 4000, le soir s’avance avec son cortège d’ombres et de brumes. Le village serré au fond d’un vallon, lui-même cerné de pics et de glaciers, semble figé par le gel. Après une nuit supplémentaire d’acclimatation, nous grimpons jusqu’à l’annexe des Quispe, un hameau d’une demi-douzaine de choza. Ces huttes rustiques en pierre non jointoyées, sans aucun mobilier et au toit de chaume, semblent fumer quand on cuisine. Ici, en pleine pente à 4 200 m, on dort sur des peaux d’alpaga à même le foin étalé sur la terre battue, enroulé dans son poncho. Quelle vie, mais quelle vue aussi, sacrément panoramique … 

 

Au pied d’un grand huaca, pierre cérémonielle

Au sein de la famille Girilio Quispe, nous passerons une semaine à comprendre le sens du mot autonomie, puisque la vie dans les hautes Andes s’articule entre troupeaux d’alpagas à surveiller et à ramener, récolte de pommes de terre en longues saignées de terre noire, et les fameux pago, ou rituels d’offrandes aux esprits de la montagne (les Apus) comme à la Pachamama, la terre-mère, afin que tout se passe bien.  Au pied d’un grand huaca ou pierre cérémonielle dominant un lac de montagne perdu dans des tourbières, le père de Cesar, Lorenzo, qui est un peu sorcier et connaît les formules sacrées, me fait asseoir et vaticine longuement en direction du ciel avec force alcool, feuilles de coca, poudres secrètes et autres amulettes mystérieuses. Pour finir, il souffle la fumée de la pyramide d’offrandes brûlée derrière un rocher, sur nos têtes baissées et nos échines courbées, en signe de respect. Un alpaga sera ensuite sacrifié et cuit à l’étouffée dans un trou garni de pierres, pour un mémorable banquet collectif : la pachamanca !

 

Au grand festival du Qoyllur Rit’i

Tous ces rituels accomplis, nous accompagnons à bord d’un camion une délégation Q’ero au grand festival du Qoyllur Rit’i, quelques vallées plus loin : un immense rassemblement quechuophone à la fois festif et spirituel, sous les glaciers de Sinakara, entre 4700 et 5200m d’altitude. Un tourbillon de tambours, de couleurs, de poussière et de prières ! On ne dort pas pendant trois jours, mais on marche beaucoup et surtout on communie avec les foules extatiques, entre moraines et glaciers, dans un troublant recueillement naturaliste et latino, à la gloire du Tawantisuyu, l’ancien empire inca. Enorme, hallucinant, vertigineux, cacophonique… A la démesure des Andes !

Franck Charton, février 2019
 

Lorenzo, intercesseur Q’ero entre le monde prosaïque des hommes
et celui, plus spirituel, des déités tutélaires ou Apus
 © Franck Charton

 

L’annexe des Guirili Quispe, au-dessus de Quiko, à 4200m d’altitude,
où quelques alpagas sont regroupées au lasso
 © Franck Charton

 

Résilience et bonhommie des hauts-Andins de Quiko © Franck Charton

 

Préparation des saucisses et du boudin à partir
d’un alpaga sacrifié
 © Franck Charton

 

Lorenzo s’adresse à la Pachamama, au pied
du rocher sacré, ou huaca
 © Franck Charton

 

Conclusion du pago : les offrandes rituelles sont incinérées
en une prière dispersée aux 4 vents 
 © Franck Charton

 

En camion vers Mawoyani, point de départ
du pèlerinage du Qoyllur R’iti
 © Franck Charton

 

La longue procession des pèlerins, vers les alpages de Sinakara  © Franck Charton

 

A 4700 m, le sanctuaire du seigneur de Qoyllur R’iti rassemble des dizaines de milliers
de Quechuophones, autour de la petite église de l’apparition
 © Franck Charton

 

Une des trente confréries d’Ukukus (les ours), gardiens du rituel, se rassemblent au pied
du glacier de Sinakara, pour une nuit de veille, de prière et d’expiation
 © Franck Charton

 

Salutation au soleil levant, par les nations quechua,
chacune rassemblée sur son lieu de culte traditionnel
 © Franck Charton

 

Descente triomphale des glaciers, en brandissant les bannières
aux couleurs du Tawantisuyu, ancien empire inca
 © Franck Charton

 

Retour dans la vallée, sur fond de grands sommets glaciaires © Franck Charton

 

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