« De très belles plantes, de très beaux arbres aux feuillages fournis et aux fleurs somptueuses ayant poussé sur des terres d’une absolue diversité et sur des sols où l’humus des cultures précédentes s’était déjà accumulé au long des siècles et parfois même des millénaires, c’est, selon moi, la comparaison qui s’impose lorsqu’il s’agit d’évoquer la civilisation musulmane et toutes ses formes d’arts. »
Anne Saurat-Anfray
Nombre de nos destinations sont imprégnées d’islam, à des degrés divers. La foi musulmane, née dans les déserts d’Arabie, s’est répandue sur une grande partie du monde et fut à l’origine d’une civilisation singulière, marquant les villes et les espaces, déterminant les esprits et les mœurs de plusieurs peuples.
En quatorze siècles environ, de l’Atlantique au Pacifique, du Maghreb à l’Indonésie, de la Mésopotamie à l’Asie centrale, en Europe, en Turquie et en Inde, avec des ramifications en Chine comme au Brésil, cette religion fut à l’origine d’une production artistique exceptionnelle. Nourri des coutumes et de l’histoire des lieux d’implantation, tout en cherchant à répondre aux mêmes normes religieuses et aux mêmes exigences d’une vie domestique, commerciale et publique soumise aux prescriptions islamiques, l’art musulman exprime une vertigineuse variété autant qu’une remarquable unité.
Cette première halte dans l’art architectural religieux se déploie sur les terres d’Asie centrale et de Perse. De Samarcande à Boukhara, de Shiraz à Ispahan, les voyages en Asie centrale entre cités caravanières, architecture islamique et routes de la Soie traversent des lieux où mosquées, madrasas, mausolées, bazars et caravansérails racontent une civilisation par la pierre, la brique, la coupole et la couleur.

Mosquée de Naïn, Iran © Nawar
Le rayonnement d’une religion ou l’art de bâtir
Lorsque l’islam, convertissant les âmes et conquérant par les armes comme par le commerce, étendit son aire d’influence au-delà de ses déserts natifs, la civilisation musulmane et son art durent s’élaborer dans des mondes déjà façonnés culturellement. Il fallait que la greffe prenne sans pour autant céder à l’essentiel : où qu’il soit, le musulman doit pouvoir prier, être instruit des sourates et reposer selon les prescriptions du Coran.
Qu’il soit arabe, turc, persan, africain ou hindou, le musulman doit pouvoir conformer ses mœurs et son action aux exigences de sa religion, exprimer sa louange au divin, honorer ses hommes saints et les chantres de la vie spirituelle. Il fallait donc construire pour se rassembler. Dans tout le monde musulman, on trouve des mosquées, des maisons partagées entre espace des hommes, le selamlik, et espace des femmes, le sérail ou harem, des madrasas, maisons d’études, des zawiyas, couvents, des palais, des fontaines, des bains, des bazars, des caravansérails, des mausolées de saints et de poètes, des jardins.
Cette unité de l’immense production architecturale, artisanale et artistique se déploie dans la diversité. Il faut s’adapter aux géographies et aux climats, aux ressources et aux techniques des régions, aux traditions et aux pratiques locales, à l’esprit des lieux d’accueil.
L’architecture islamique révèle cette double dimension d’unité et de diversité. L’édification des monuments dépend des matériaux et de la climatologie des contrées : mosquées en pisé, en banco ou en brique cuite, madrasas en pierre, tombeaux en moellon ou en brique crue. Si l’arc, les piliers et les colonnes, la coupole et le minaret sont des éléments majeurs de cet art de bâtir, leurs formes, leurs hauteurs, leurs structures, leurs emplacements et leurs décorations témoignent d’une inventivité infatigable pour s’accommoder d’un relief, s’harmoniser à une ville, récupérer d’anciens temples ou inventer entièrement un nouvel édifice.
L’architecture islamique s’est développée autant pour répondre à des fonctions religieuses que profanes. Des bazars jouxtent des mosquées, des madrasas et des maristans, hôpitaux, sont présents dans les grandes villes ; des palais côtoient des hammams, des fortifications abritent des jardins où s’érigent des mausolées, sans oublier les couvents accueillant militaires ou mystiques, et les caravansérails des déserts et des villes.

Citerne Sardoba Rabati Malik, Ouzbékistan © D. Tracoulat - Hammam de Kashan, Iran © Nawar
La mosquée ou la maison des fidèles
Bien que le musulman ne soit pas contraint de faire sa prière avec d’autres croyants ni dans une mosquée masdjid, “là où t’atteint l’heure de la prière, tu dois l’exécuter et cela est un masdjid”, dit un propos attribué au Prophète, car l’essentiel est d’avoir fait ses ablutions et de s’orienter vers La Mecque, le sanctuaire de la prosternation est l’édifice religieux principal en islam.
Autrefois, il désignait aussi la demeure de Mohammed à Médine, où la communauté des fidèles se réunissait autant pour traiter les affaires politiques, militaires, voire financières, que pour prier. Ce lieu, caractérisé par une cour centrale carrée sur laquelle s’ouvraient les chambres, va servir de modèle initial aux premières mosquées qui, avec des variantes, vont progressivement accroître leur dimension avec l’ajout de portiques et d’espaces couverts.
Si les quartiers comptent de petites mosquées pour les dévotions plus ou moins privées, il fallait néanmoins réunir la communauté entière le vendredi midi pour un service religieux comprenant une harangue, souvent à tonalité politique, et se terminant par une invocation de la grâce divine sur le souverain régnant. Dans la prière communautaire fusionnent ainsi le spirituel et le temporel, les intérêts d’ici-bas et la louange d’Allah.
Il est donc compréhensible que les grandes mosquées du vendredi soient conçues pour manifester le pouvoir du souverain et la prospérité de la communauté. Elles deviennent l’édifice public le plus important des cités, disposant parfois aussi de salles pour accueillir les indigents et les voyageurs. Au cœur de la mosquée, le minbar, estrade servant de chaire à l’imam pour son sermon du vendredi, gagne en valeur au fil du temps, symbolisant le “trône” du Prophète et l’aspect théocratique de l’islam.
Deux éléments architecturaux acquièrent également une valeur symbolique et fonctionnelle majeure : le mihrab, niche aménagée dans le mur qibla, indiquant la direction de La Mecque, et le minaret, destiné à l’appel à la prière. Sur le toit des mosquées se trouvent souvent des chambres pour les muezzins.

Mosquée de Bibi Khanoum à Samarcande, Ouzbékistan © D. Tracoulat
Mosquée Nasir ol-Molk à Shiraz, Iran © JC Deckmyn
Vers le IXe siècle, la taille de certaines coupoles gagne en ampleur. Mais c’est au XIe siècle, sous l’influence perse, qu’un remaniement notable renouvelle l’apport des Omeyyades. Dans la réalisation architecturale iranienne, qui rayonne ensuite vers l’Asie centrale, la voûte est particulièrement bien maîtrisée. Le lieu de prière réservé au souverain, la maqsura, devient monumental : un pavillon à coupole impressionnante situé en avant du mihrab, comme à Ispahan.
La cour intérieure se voit flanquée sur ses quatre côtés de salles voûtées, les iwans, surmontées d’une coupole et reliées par des portiques souvent profonds, s’étendant sur plusieurs rangs de colonnes. Cette cour devient ainsi l’entrée majestueuse de la maqsura. Pour agrandir l’espace des mosquées, des pavillons supplémentaires s’ajoutent aux iwansprincipaux, selon le modèle de la mosquée-kiosque.
À la même époque, les minarets de plan circulaire se multiplient dans les mosquées, se dressant près des iwans et sur les sites du complexe cultuel jugés importants. Le porche des mosquées persanes se compose d’une grande voussure protégeant la porte d’entrée, encadrée d’une partie rectangulaire de chaque côté de laquelle s’élancent deux minarets. Ces splendides pishtaq font le bonheur de chaque approche de mosquée de style perse. Les dômes perses se distinguent aussi des dômes chrétiens et ottomans par l’application de carreaux colorés à l’extérieur, contrairement à une utilisation majoritairement intérieure dans d’autres traditions.
Les mosquées sont évidemment sujettes à légendes, récits et bénédictions diverses. Ainsi, la mosquée de Bibi Khanoum, à Samarcande, inspire un sentiment mêlé : sa démesure n’empêche pas une atmosphère de repos méditatif. Elle est particulièrement aimée des femmes qui viennent y prier pour leur fécondité. On raconte que son architecte, fou amoureux de Bibi Khanoum, suspendit la construction jusqu’à ce que la princesse lui donne un baiser ; en conséquence, Tamerlan aurait décrété, pour la protection des femmes, le port du voile.

Mosquée du Chah à Ispahan, Iran © JC Deckmyn Mosquée Vakil à Shiraz, Iran © JC Deckmyn
La madrasa ou la maison de l’enseignement
C’est vraisemblablement en Iran que naît le concept de la madrasa. On retrouve cette origine perse dans l’unité architecturale qui les caractérise : un plan cruciforme, à quatre iwans. Réaction sunnite à la propagande chiite, il semble que ce soit dans le sud iranien, à Nichapour, que le grand vizir seldjoukide Nizam al-Moulk fit édifier les premières. À Ispahan se trouve l’une des plus anciennes madrasas conservées, la Shah-i Mashhad, datée de 1175.
Dans l’enceinte des mosquées ou à proximité immédiate, une cour est entourée de chambres pour les étudiants, souvent sur deux étages et s’ouvrant par des loggias en arcs de carène. Jardin ou bassin d’eau procurent le calme et la sérénité nécessaires à la concentration de l’étude et aux déambulations méditatives.
Ce collège théologique, semblable aux universités médiévales, connut un grand succès dans le monde islamique. Symbole de l’étude et de la transmission de ce qui importe essentiellement dans le monde musulman — l’exégèse coranique, la théologie, l’étude de la loi islamique et le droit — la madrasa est aussi le lieu de la réflexion et de l’apprentissage des sciences profanes comme l’astronomie, la grammaire et la littérature arabes, les mathématiques, la logique et les sciences naturelles.
Les madrasas eurent souvent, du moins dans l’aire perse, un destin architectural proche du monumentalisme et de la somptuosité des mosquées. Harmonie des formes et richesse des mosaïques caractérisent les portails d’entrée, les pishtaq, des grandes madrasas comme celle de Cher-Dor.

Madrasa de Tchor Minor à Boukhara, Ouzbékistan © D. Tracoulat
Madrasa de Mir-i-Arab à Boukhara, Ouzbékistan © M. Dozier
Loin de la foule de Boukhara, la madrasa de Tchor Minor offre paix et bonheur esthétique. De cette madrasa ne subsistent que l’entrée monumentale et quelques cellules. Construite en 1807 sur l’initiative de Nyazkoul-bek, riche négociant d’origine turkmène, elle serait inspirée par sa visite du Taj Mahal, dont il aurait demandé aux architectes de reprendre l’esprit.
Tchor Minor signifie “quatre minarets”. Il s’agit en fait de quatre tours symbolisant chacune une ville : Termez, Denau, Kounia-Ourgentch et La Mecque. Une autre version prétend que ces tours-minarets reflètent les quatre grandes religions du monde, selon la conception religieuse et philosophique du commanditaire. La coupole centrale symboliserait alors le ciel et le Créateur.

Madrasa de Kashan, Iran © Nawar
Le mausolée ou la maison de l’épreuve
Entre sobriété émouvante et spirituelle et éblouissante demeure se tient le mausolée de la Perse et de l’Asie centrale.
La construction de tombeaux n’était pas autorisée dans les premiers temps de l’islam, mais la transgression fut rapide. La période florissante des monuments commémoratifs se situe, en Asie centrale, entre les XIe et XIIe siècles. Elle s’origine essentiellement dans le mouvement soufiste, vénérant ses “saints” et leurs tombes. Cependant, comme l’interdiction de prier restait la règle, on ne retrouve pas dans ces monuments funéraires de mihrab. Non orientés vers La Mecque, ils sont parfois associés à une petite mosquée de proximité où la prière devient possible.
Anciennement, un sanctuaire funéraire pouvait se composer de quatre piliers reliés par des arcs formant un carré couvert d’une coupole. Lorsque quatre façades identiques constituaient le monument, il s’agissait d’un jartak.
La mort et la vie sont intimement liées dans l’esprit du musulman, et la sagesse consiste à accepter la mort. Elle est donc appréhendée avec résignation et, pour les saints, avec sérénité. L’islam considère qu’il y a le décès, un “pendant la mort” et un après la mort. Ce “pendant la mort” constitue “l’épreuve de la tombe”.
Lorsque, sur terre, décède le croyant, il est procédé à une toilette funéraire. Le corps, enveloppé d’un linceul, est enterré à même la terre, couché sur le côté droit, le visage tourné vers La Mecque. Puis viennent deux anges, Nakir et Munkar, qui interrogent le mort sur sa religion. C’est la rude épreuve pour laquelle, après l’inhumation, on récite la shahada au défunt afin qu’il puisse répondre correctement.
Le temps du tombeau constitue une période d’attente, semblable à un sommeil dans le creux de la mort, qui prendra fin aux temps ultimes, au temps de la résurrection. Alors, pour aller au Paradis, il faudra encore traverser un pont, le sirat, “plus fin qu’un cheveu et plus tranchant qu’un sabre, suspendu au-dessus de l’Enfer”.

Mausolée des Samanides à Boukhara, Ouzbékistan © D. Tracoulat
Mausolée Ibrahim à Kashan, Iran © JC Deckmyn
Les mausolées de saints et de mystiques, mais aussi de poètes, sont pour les croyants un lieu de pèlerinage majeur. Qu’il soit confronté au faste d’un édifice imposant ou à la simplicité d’un sanctuaire ouvert dans un jardin, le musulman rend hommage et puise un ressourcement au contact de ces monuments. Les mausolées, beaux dans leurs multiples variantes, sont ainsi, sur les terres d’islam, les traces paradoxales de la splendeur éphémère.
« Je suis un oiseau ; ce corps était ma cage ; mais je me suis envolé, le laissant comme un signe ». Al Ghazali (1058/1111)

Mausolée du poète Hafez à Shiraz, Iran © JC Deckmyn
Mausolée de Shah I Zinda à Samarcande, Ouzbékistan © D. Tracoulat

Détail de la demeure Bouroudjerdi à Kashan, Iran © Nawar
Entre unité spirituelle et diversité des formes
Mosquées, madrasas, mausolées, hammams, bazars, jardins, caravansérails : l’architecture islamique en Asie centrale et en Perse dit à la fois l’unité d’une civilisation et l’extraordinaire diversité de ses formes. Elle naît d’une exigence religieuse commune, mais se nourrit des climats, des matériaux, des villes, des savoir-faire et des héritages locaux.
De Boukhara à Samarcande, de Kashan à Shiraz, de Naïn à Ispahan, elle associe la fonction et la beauté, la prière et l’étude, le commerce et le repos, la mort et la mémoire. Coupoles, iwans, pishtaq, minarets et mosaïques composent un art de bâtir où la pierre, la brique, la couleur et la géométrie deviennent langage spirituel.

